Christian Poveda : « J’ai toujours été convaincu que la répression ne servait à rien « 

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Christian Poveda a été assassiné. Le photographe et réalisateur français qui s’apprêtait à sortir en France le 30 septembre un documentaire exceptionnel sur les gangs du Salvador, a été retrouvé mort , une balle dans la tête le 2 septembre 2009. Le président du Salvador, Mauricio Funes, un ancien journaliste issu de la gauche salvadorienne, s’est dit « dévasté » par l’assassinat de cette figure du photojournalisme. Nous republions pour lui rendre hommage un entretien qu’il nous avait accordés en novembre 2008.



Photographe et réalisateur, Christian Poveda couvre, depuis le début de sa carrière, des événements à travers le monde entier. Familier des territoires sensibles et des zones de conflits, c’est au Salvador qu’il a finalement élu domicile. Cet amoureux de l’Amérique latine nous explique son parcours, ses choix de vie, son engagement et son film, La Vida Loca, présenté en avant-première au Scoop… 

Vous entretenez une relation très privilégiée avec l’Amérique latine…

Je suis Espagnol, petit fils de réfugiés politique de la guerre d’Espagne. J’ai commencé le métier de photographe en Amérique latine et puis au bout du compte, j’y ai fait toute ma carrière. J’ai commencé à travailler au Salvador avant la guerre, il y avait une répression terrible et on était très peu à venir couvrir les événements. A cette période-là c’est notre travail qui a révélé ce qui se passait dans ce pays que personne ne connaissait. J’avais des contacts très privilégiés avec la guérilla et au début de la guerre j’étais le seul à approcher les guérilleros. Je rentrais clandestinement dans le pays et je passais un ou deux mois avec eux.

{xtypo_rounded_right1} La vida loca (détail de l'affiche)La Vida Loca, un cri d’alarme signé Christian Poveda
Lire la suite {/xtypo_rounded_right1}Comment a démarré votre aventure avec le gang « La 18 » ?

Le Salvador est un pays auquel je me suis énormément attaché. J’ai toujours suivi ce qui s’y passait, notamment cette histoire de gang que j’ai suivie depuis le début. Et à un moment donné je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose avec ce sujet. Ça a commencé comme ça, en 2004… J’étais venu faire un reportage photos pour Paris Match. Et à partir de là j’ai fait 190 portraits, tous accompagnés de leur témoignage. Cette série m’a permis de bien comprendre ce qui se passait au Salvador et d’écrire un projet. Fin 2005, Canal Plus est entré dans le projet. La chaîne n’a pas financé la totalité mais j’ai pu commencer à travailler et m’installer définitivement au Salvador.
 
Avec La Vida Loca, vous signez un film très personnel…

Je considère le documentaire comme un outil d’informations, de débats. Il faut qu’il révèle quelque chose, qu’il suscite des questionnements. Un documentaire est obligatoirement subjectif, c’est mon point de vue, je signe et je contre signe. J’ai toujours été convaincu que la répression ne servait à rien du moins pour les jeunes. La violence est le fruit de la misère et de l’abandon. Au Salvador, il est question d’abandon de la société envers certaines populations. Il y a les riches et les pauvres, pas de classe moyenne. Ces gosses sont abandonnés par la société et se retrouvent en marge à cause de politiques sociales complètement pourries, et d’exploitation à outrance…C’est ce qui déclenche ces effets de violence. Mon intérêt en tant qu’Européen, c’est de montrer cette situation en France et de dire : « Voilà, regardez ça ce sont les pires conséquences de certaines politiques… Maintenant, si vous continuez à la Sarkozy dans les banlieues, à jouer du bâton et du karcher, aujourd’hui vous n’y êtes pas encore mais dans 10-15 ans… » Je connais le problème des banlieues en France, j’y ai longtemps travaillé. Les événements de la Gare du Nord, de la Défense, ça veut dire quelque chose. Si des armes commencent à être introduites dans les bagarres entre les gangs, ce sont des signaux d’alarme. Si nous n’en tenons pas compte et qu’on envoie juste des CRS pour régler le problème, je me demande si nous n’aurons pas des banlieues telles qu’elles existent au Salvador. Et la France n’est pas la seule dans ce cas d’ailleurs…

De quelle manière avez-vous acquis la confiance des membres du gang ?

La confiance s’est créée par cette présence permanente au quotidien, le fait d’être avec eux tous les jours, même sans filmer. J’étais tout le temps là. Ce sont des gens qui sont totalement abandonnés depuis leur plus jeune âge et d’un seul coup il y a un mec qui arrive de l’autre bout du monde et qui pourrait être leur père… Un mec qui s’intéresse à eux et qui les écoutent. Alors il est clair qu’on ne passe pas seize mois de sa vie avec des gens tous les jours en étant totalement indifférent à ce qu’il peut leur arriver. On crée des liens assez forts. Et en même temps il y a toujours comme un contrat moral… Ils sont tous conscients de cette mort qui les guette. Il n’y en a aucun qui a l’espoir de vivre 60 ans. Depuis le début, moi aussi je savais où je mettais les pieds, je savais qu’en un an et demi il y en aurait un qui allait mourir. Les choses étaient claires entre eux et moi, aucune recherche de sensationnel. J’ai avant tout essayé de raconter une histoire, un quotidien, et ce quotidien c’est la mort, qui en définitive est le personnage principal du film. Il y a eu sept tués pendant le tournage. Et le contrat en quelque sorte, c’était : « Je te filmerai une belle mort, un bel enterrement, comme tu me l’as demandé »…
 
Ce documentaire a-t-il pour objectif de servir d’outil de travail, de source d’informations ?

C’est le but d’un documentaire. C’est un des principes de base du journalisme d’informer de dénoncer… J’espère que ce documentaire va se transformer en outil de travail. D’ailleurs je viens de faire deux séminaires dans ce sens, un au Pérou et un en Espagne avec l’ONG suisse « Terre des hommes » qui travaille sur la violence juvénile. Des psy, des juges, des procureurs, des avocats, des professeurs… Chacun y trouve des éléments pour travailler sur ce sujet. Le prochain candidat aux élections présidentielles, Mauricio Funes, veut voir le film pour essayer de comprendre la situation, car il ne dispose pas vraiment d’éléments pour comprendre.  Et il s’est rendu compte que je connaissais bien le problème. Mais attention, le film ne donne pas de solutions, il montre juste une situation. A chacun d’en tirer ses propres conclusions.  

 

 

Propos recueillis par Tiphaine Bellambe
Portrait de Christian Poveda réalisé par Tiphaine Bellambe

 

 

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