«Al-Jazira est une scène politique de substitution»

 

Comment jugez-vous le
traitement des révolutions arabes par Al-Jazira ?

Mohammed El Oifi.
Al-Jazira n’a pas modifié sa façon de travailler. C’est le contexte qui a
changé et notre regard sur la chaîne en même temps. Depuis sa création en 1996,
Al-Jazira a toujours eu cette façon de couvrir les événements en mêlant
engagement et militantisme, et en allant là où les autres ne sont pas. Sa ligne,
c’est de donner la parole à tout le monde : lorsqu’elle interrogeait Ben
Laden -tous ceux qu’on n’aime pas trop-  on allait avoir tendance à la qualifier de
chaîne islamiste. Mais maintenant, ce ne sont plus le Hezbollah ni le Hamas qui
font la guerre, mais des révolutionnaires. C’est ce qui légitime le travail d’Al-Jazira,
car les révoltes du monde arabe sont considérées comme des événements heureux.

On qualifie Al-Jazira
de chaîne «islamiste». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Il y a pas mal de chaînes religieuses dans le monde arabe.
Des chaînes cultuelles qui ne font pas de politique et que les gens regardent
pour connaître les prescriptions ou interdits en matière religieuse. Une chaîne
islamiste, cela sous-entend qu’il y a un projet politique et des
revendications. Al-Jazira a longtemps été considérée comme telle. Mais ses
dirigeants répondent qu’ils sont avant tout une chaîne d’information en
continu, qui donne la parole à tout le monde -sauf pour ce qui concerne de près
les affaires du Qatar. Cette image de chaîne «islamiste» est aussi due à la
présence à l’antenne du prédicateur Youssouf al-Qardawi dans une émission d’une
heure. Mais la chaîne compte aussi  des
présentatrices non-voilées, des journalistes chrétiens, des nationalistes
arabes, des libéraux etc… On craignait aussi qu’Al-Jazira ne traite pas les
événements en Syrie, en raison de la proximité de ce pays avec le Qatar, mais
finalement, elle s’y est mise.

Comment la chaîne s’est-elle
positionnée par rapport aux mouvements de contestation des pouvoirs en place ?

Elle prétend être à l’origine de ces révolutions. Elle
estime notamment avoir transformé les esprits par sa présence dans les pays.
Ainsi, en Tunisie, Al-Jazira n’avait aucune distance vis-à-vis de Ben Ali, qui
était considéré comme un ennemi et plus comme un objet de couverture. Cela peut
compliquer les choses quand la chaîne fait du zèle et abandonne toute
considération idéologique. Autre exemple avec la Libye, quand le prédicateur  al-Qardawi a lancé un appel au meurtre de Kadhafi.
Quand on sait que les autorités qataries elles-mêmes ont adopté une position
très dure vis-à-vis du Guide libyen, en envoyant des avions participer aux
frappes de la coalition, on en arrive à une certaine confusion médiatique,
militaire et diplomatique.

Autre souci, au Bahreïn. Al-Jazira est pour l’instant timide
dans son traitement des contestations du pouvoir en place car l’Arabie Saoudite
est à proximité et les troubles pourraient ensuite toucher le Qatar. Il peut y
avoir une tentation des dirigeants qataris de préserver leur espace naturel, le
Golfe. Le Cheikh al-Qardawi a ainsi estimé qu’il ne soutenait pas les
manifestants bahreïnis car il s’agit pour lui d’une révolution confessionnelle,
menée par les chiites, et non une révolution populaire. Mais quand les choses
vont devenir sérieuses, je suis sûr qu’Al-Jazira va finalement suivre l’opinion
publique, parce qu’elle sait que toute la presse arabe la surveille et n’attend
qu’un faux-pas de sa part pour contester sa ligne éditoriale.

Quelle est la
spécificité du travail d’Al-Jazira ?

C’est une chaîne panarabe régionale, regardée par tous les
arabophones. Elle s’intéresse à l’ensemble des problèmes susceptibles d’intéresser
ce public, quelle que soit sa nationalité. Installée au Qatar et en-dehors des
systèmes judiciaires des autres Etats, Al-Jazira peut ainsi donner la parole
aux oppositions locales, contrairement aux chaînes nationales. Elle dynamise la
couverture des événements en suivant à la fois le gouvernement et l’opposition
légale -souvent faible- mais aussi l’opposition illégale -souvent forte et
islamiste.

Les gens ont commencé à regarder cette chaîne car elle offre
des débats contradictoires. Par exemple, au Maroc, la parole du Roi est sacrée,
inviolable, et ne peut donc pas être discutée. Al-Jazira, elle, peut se
permettre de remettre en cause cette situation car elle n’est pas basée sur
place. C’est ce qui avait d’ailleurs poussé les autorités marocaines à fermer
les bureaux d’Al-Jazira il y a un an car la parole du Roi avait été
désacralisée. En Tunisie, la chaîne a commencé à s’en prendre au régime de Ben
Ali bien avant la mort de Mohammed Bouazizi [du
nom du vendeur de légumes qui s’est immolé en décembre 2010 et qui est
considéré comme le déclencheur de la révolte dans le pays, ndlr].

Al-Jazira, par exemple, diffusait tous les films amateurs de la révolte qui lui
étaient envoyés.

Globalement, on se rend compte que plus un pays a un système
médiatique déficient, plus Al-Jazira y est regardée. Le Liban est un exemple
intéressant à ce titre : le système médiatique y est très riche, et Al-Jazira
n’y fonctionne pas très bien.

Certains accusent la
chaîne de faire preuve de sensationnalisme…

Al-Jazira ne s’inscrit pas dans la tradition française mais
anglo-saxonne, dans la lignée des CNN ou Fow News. Elle fait la promotion de
ses émissions et n’hésite pas à mettre en avant le fait qu’elle va inviter
telle ou telle personnalité qui a fait scandale. Il faut également replacer ceci
dans un contexte particulier : Al-Jazira est une scène politique de
substitution, pas une scène médiatique ordinaire.  D’ailleurs, si on veut s’adresser à l’opinion
publique du monde arabe, il faut obligatoirement passer par eux. Le Premier
ministre israélien, s’il veut faire passer un message à ce public, devra aller
chez Al-Jazira, même s’il sait qu’on ne lui fera aucune concession.

Y-a-t-il une
différence entre la version anglophone et arabophone d’Al-Jazira ?

Sur le fond, la ligne éditoriale ne diffère pas. Le
rédacteur en chef de l’antenne anglophone, un Egyptien, était à la tête de la
chaîne arabophone il y a quelques années. Mais comme elles ne s’adressent pas
au même public, la forme est différente. La chaîne en anglais est plus pédago, moins
«excitée» car les gens qui la regardent ne sont pas autant impliqués émotionnellement.
La chaîne en arabe, elle, est plus virulente, plus enthousiaste. Mais les mêmes
images vont apparaître sur les deux antennes. Néanmoins, il faut noter qu’Al-Jazira
en anglais a beaucoup fait pour la légitimation de la réputation de la chaîne
arabe.

Propos recueillis par
Sylvain Mouillard

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