Thomas Dandois


Pierre Creisson et Thomas Dandois
L’hiver dernier Thomas Dandois et Pierre Creisson partaient pour le Nord-Niger afin de filmer le conflit qui oppose depuis plus d’un an les rebelles touaregs au forces du gouvernement. Le 17 décembre 2007 ils sont arrêtés pour avoir pénétré en zone interdite aux journalistes et aux ONG. Passibles de peine de mort, ils ont passé un mois en prison pour avoir fait leur métier.

Dans un livre intitulé En territoire interdit (sortie le 17 septembre), ils décident aujourd’hui de témoigner. "Ce livre, raconte Thomas Dandois, c’est un peu le film qu’on n’a pas pu réaliser …"


Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ce livre ?

Thomas Dandois : Nous avons tout d’abord écrit pour témoigner. On est partis tourner ce film au Niger pour montrer des choses, pour offrir une vision complète de ce qui se passait là-bas. Et on a essayé de nous empêcher de témoigner en confisquant nos photos, nos films, nos carnets.
Ce livre, c’est un peu le film qu’on n’a pas pu réaliser car il ne nous reste plus aucune image, aucun document. Juste les souvenirs… Si certains détails sont très précis, c’est parce qu’on a vécu des choses très fortes qui sont gravées dans nos mémoires. Lorsque, de retour à Paris, j’ai commencé à écrire la partie sur la vie en prison, j’avais mal à la mâchoire en fin de journée tellement j’avais les dents serrées en écrivant ! Et puis ce livre, c’est aussi une manière de parler de nous, de notre métier, de ce "genre de journalisme" que l’on pratique.


Justement, quel "genre de journaliste" êtes-vous ?


Il ne faut pas croire qu’on aime être en zone de conflit. On n’est pas des têtes brûlées ni des chiens de guerre, on est des êtres humains ! Quand je pars, j’ai toujours peur et cela m’aide à calculer les risques justement. C’est humain d’avoir peur, d’avoir mal ou envie de pleurer… Je me souviens lorsqu’on était au Darfour avec Pierre, on est entrés dans une école et on a demandé aux élèves : "Qui d’entre vous a perdu un membre de sa famille ?" Les enfants ont commencé à se lever les uns après les autres et à la fin, toute la classe était debout. Certains gamins nous racontaient en pleurant que leurs sœurs ou leurs mères avaient été violées… On a posé la caméra et on est sortis pour fumer une clope. Et là, oui, on avait envie de pleurer. C’est humain et on ne veut pas s’habituer ou devenir cyniques.


Votre condamnation a entraîné une vague de soutien mais également des commentaires très violents sur votre façon de travailler. Interrogé lors d’une conférence de presse Nicolas Sarkozy critiquait certains journalistes "qui ont pris des risques qui n’avaient rien à voir avec l’exercice de leur métier"*…

Le mensonge et l’exposition font partie de notre métier. Il faut parfois mentir pour obtenir une information qu’on veut nous cacher, tout est une question de dosage. Au Niger on nous a pris pour des cons : "Evitez cette zone, c’est pour votre sécurité personnelle !" nous disaient les autorités. Mais en fait le gouvernement voulait surtout avoir les mains libres pour pouvoir nettoyer la région tranquillement. A l’origine on voulait non seulement filmer les Touaregs mais aussi les membres du gouvernement, pour rester objectifs et ne pas réaliser un reportage à sens unique. Mais ils ne nous ont pas laissé le temps… Quant à la déclaration de Mr Sarkozy, je ne peux que répéter ce que j’ai répondu à l’époque : Il y a des moments où il faut se mettre en danger, cela fait partie du métier. Mais ce rapport au danger n’est pas spécifique aux journalistes : On fait un métier où il y a des risques, comme les gendarmes, les pompiers, les policiers… Pour moi, ce n’est pas une raison valable pour arrêter. Le tout c’est de savoir pourquoi on le fait. Ceux qui nous entourent le savent. Quand j’ai revu mes proches, la première chose que mon frère m’a dit c’est "On est fiers de toi"…

Propos recueillis par Daphné Kauffmann


*
"Par moments, j’aimerais que certains soient prudents. Nous sommes obligés de prendre des risques pour aller chercher certains de vos confrères qui ont pris des risques qui n’avaient rien à voir avec l’exercice de leur métier, et qui sont simplement dus à une certaine légèreté. Ce n’est pas parce qu’on est journaliste qu’on doit enfreindre la loi." (Nicolas Sarkozy, lors d’une conférence de presse datant du 8 janvier 08)
 

En territoire interdit, de Thomas Dandois et Pierre Creisson (Arthaud). Sortie le 17 septembre 2008.
Exposition de photographies de Thomas Dandois du 6 au 25 octobre dans le cadre du Prix Bayeux-Clavados 2008 (maison de l’étudiant de Caen, Campus 1, entrée avenue de Lausanne)

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Quelles sont les 10 personnalités de l’histoire du Journalisme français qui incarnent le mieux, selon vous, les valeurs de notre métier ?

Quel·les sont les journalistes, aujourd’hui disparu·es, qui ont forgé votre imaginaire ? Vous ont fait rêver ? Vous ont peut-être donné envie de faire ce métier ?

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Pour participer, rien de plus simple. Choisissez dans la liste sur la page suivante les 10 personnalités qui méritent à vos yeux de rentrer en priorité dans ce Panthéon laïc et numérique.

Objectif : Identifier celles et ceux qui nous rassemblent. Contribuer à les faire mieux connaitre, avec la conviction que dans cette période de doute sur sa légitimité, notre métier a plus que jamais besoin de se raccorder à son histoire.

Nous partagerons les premiers résultats de cette consultation lors de la seizième édition des Assises du journalisme à Tours le 30 mars 2023.

Nous lancerons ensuite la démarche au niveau européen en proposant aux journalistes des 26 autres pays de l’UE de s’associer à l’initiative avec l’ambition de présenter le Panthéon des Journalistes Européen lors de la deuxième édition des Assises de Bruxelles à l’automne 2024.

En fonction de la dynamique créée, un groupe de travail proposera les évènements, les colloques, les publications qui permettront de valoriser au mieux l’histoire et l’œuvre des journalistes Panthéonisés.

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