Ryszard Kapuscinski

Pour assembler le grand puzzle biographique de Ryszard Kapuscinski, les sources sont rares, et les confidences qu’il livra de son vivant plus encore. C’est donc à la lecture de ses reportages qu’apparaissent, disséminées au fil des pages, les pièces qui permettent de la reconstituer. De la chute du Négus d’Ethiopie à celle du Shah d’Iran, le journaliste qui confondait la vie et les reportages aura réussi le pari posthume d’être raconté par cela même qu’il racontait.



Sur la route : premiers voyages de Pinsk à Pékin

Ryszard Kapuscinski naît le 4 mars 1932 à Pinsk, cité polonaise aujourd’hui biélorusse. Ce fils d’instituteurs a tout juste 7 ans lorsque la seconde guerre mondiale éclate. Elle jette toute la famille sur les routes, qui fuit tour à tour l’occupation soviétique puis nazie. Premier voyage forcé, auquel sa mémoire le renverra souvent, plus tard, ses pas dans les pas des cortèges de réfugiés qui hantent les conflits de la planète.
En 1945, ses parents s’installent à Varsovie. A 17 ans, le jeune lycéen publie ses premiers poèmes d’adolescent dans une revue polonaise. Encore étudiant en histoire, il est engagé par le quotidien Sztandar Mlodyd, organe des Jeunesses Communistes. En 1956, il reçoit son premier prix pour un reportage décrivant la pénibilité du travail des ouvriers sur les chantiers polonais. Mais le jeune journaliste s’est mis en tête de voyager. Il demande à sa rédaction de l’envoyer à l’étranger. Lui, pense à la Tchécoslovaquie. Mais c’est en Inde qu’on l’envoie ! Puis en Chine… Il revient cependant frustré par la barrière de la langue, honteux de son ignorance, et se met alors à lire tout ce qu’il trouve sur l’histoire, la politique et la culture asiatiques. Un autre voyage, après le voyage. Tout aussi nécessaire. Dès lors, et pour le restant de ses jours, il se plonge dans la plus vaste documentation : livres, cartes, photographies…et aiguise ainsi sa « fascination pour l’au-delà des frontières, des gens, des routes, des cieux nouveaux ».


Un correspondant "révolutionnaire"

Dès son retour, Ryszard Kapuscinski est embauché par l’agence polonaise de presse (PAP). Il y restera jusqu’en 1981. Dès son premier voyage en Inde, un an seulement après la conférence historique de Bandung, Kapuscinski a compris qu’il serait le témoin d’un des moments les plus importants de l’histoire du 20ème siècle, celui de l’éveil du Tiers-Monde. Il est tout d’abord chargé de couvrir l’Asie mais son regard se tourne rapidement vers l’Afrique. Il part pour le Ghana en 1958 qui vit encore dans l’euphorie de sa première année d’indépendance. En 1962, il devient le seul correspondant polonais en Afrique, et sans doute le premier à couvrir…l’Afrique entière. L’année suivante, il est à Addis Abeba pour assister à la naissance de l’organisation de l’unité africaine (OUA), où sont réunis les leaders de tout le continent.
Il y rencontre tous les acteurs des guerres d’indépendance et des révolutions qui vont agiter l’Afrique pour les décennies à venir.
Mais, Ryszard Kapuscinski est un journaliste sans le sou. Or, dans cette trop grande Afrique, comment travailler sans moyens? Ses collègues des riches agences de l’AP ou de l’AFP engagent des interprètes, disposent de radios puissantes qui captent les nouvelles du monde entier, affrètent des avions. Au milieu de cette concurrence, le Polonais ne peut que compter sur "une occasion, un heureux concours de circonstances". Il partage donc ses informations, et, grâce à ses contacts, débrouille des situations désespérées. Il arrive ainsi à prendre place dans le seul avion qui décolle pour Zanzibar, coupé du monde, alors que s’y déroule, en 1963, une sanglante révolution.

Faute de moyens, ses enquêtes tournent souvent au vagabondage. Hôtels de 3ème catégorie, taxi-brousse et quartiers africains font le quotidien de celui qui fait durer ses voyages plus qu’il ne peut se le permettre… mais il fuit de toute manière les palaces. Et fait de sa nécessité une loi.
Car pour connaître l’Afrique, "la seule chose qui me reste à faire, c’est marcher, interroger, écouter, grappiller et enfiler les informations, les opinions, les histoires comme les perles d’un collier. Mais je ne me plains pas, car cette approche me permet de connaître beaucoup de gens et d’apprendre des choses que ni la presse, ni la radio ne racontent." Sans se plaindre, au fil de ses périples africains, il connaît la faim, contracte la malaria cérébrale, la tuberculose…. 
Observateur exceptionnel, il scrute les mécanismes des pouvoirs dictatoriaux d’Hailé Sélassié ou d’Idi Amin Dada, témoigne de coups d’Etat et de guerres civiles, essuie des fusillades, échappe à plusieurs condamnations à mort. Correspondant des 50 pays africains, il couvre à lui seul 27 révolutions ! Durant les années 1970 et 1980, la PAP l’envoie également en Amérique latine et au Moyen-Orient, suivre les guerres révolutionnaires. C’est ainsi qu’en 1979, en pleine révolution islamique, il raconte les dernières semaines du Shah d’Iran. 
 

"Reportages personnels" et "littérature pédestre"

Ryszard Kapuscinski est confronté à la contradiction de son métier de correspondant. Il doit rendre compte d’un monde complexe avec pour seul moyen d’expression, la sèche et plate concision des dépêches qu’il envoie à Varsovie. Sa frustration devant "la banalité du journalisme d’agence" le pousse à l’écriture, celle qui peut enfin raconter "toute la richesse, l’altérité et la plénitude de ce monde".
Mais pour écrire tout cela, il faut du temps, un temps qui ne saurait être celui du voyage
Car  la situation du reportage est trop précieuse pour cela. Elle demande à Kapuscinski le plus total "recueillement". Pleinement conscient qu’autour de lui se déroulent des choses importantes et uniques, qu’il ne reviendra sans doute plus jamais, il observe, ne prenant au mieux que quelques notes.
C’est donc à Varsovie que se déroule l’autre partie de la vie de Kapuscinski. Dans la solitude, à l’ombre de son immense bibliothèque, muni de ses notes et de ses souvenirs. Les gens, les climats, les atmosphères, l’intéressent autant que les révolutions. Il compose ainsi des reportages personnels, tramant ensemble expériences et anecdotes vécues, portraits, et analyses. Il rejoint ainsi toute une lignée de journalistes polonais qui, empruntant volontiers au roman, ont fini par constituer ce qu’il faut bien appeler l’école polonaise du journalisme. Ryszard Kapuscinski en est le plus célèbre représentant à l’étranger.
Ses livres reposent sur un singulier équilibre entre le reportage et le récit de voyage.
Certains se présentent comme des réflexions sur les dictatures, tel Le Negus publié en 1978, qui décrit la chute de l’empereur Haïlé Sélassié, Le Shah en 1982 ou le plus personnel Imperium en 1992, vaste analyse de la chute de l’empire soviétique. D’autres peuvent être considérés comme des carnets ethnographiques. C’est le cas d’Ebène, publié en 1998 et plusieurs fois primé, dont Kapuscinski livre l’esprit : "Ce n’est pas un livre sur l’Afrique, mais sur quelques hommes là-bas, sur mes rencontres avec eux, sur le temps que nous avons passé ensemble. Ce continent est trop vaste pour être décrit."
Or, c’est toujours à travers la fréquentation des gens que Ruzsard Kapuscinski donne à déchiffrer le plus justement les bouleversements politiques, les guerres civiles et les coups d’Etat. Il sait qu’à chercher à tout prix les images spectaculaires, on s’égare. Vivre l’histoire avec les gens lui sert à répondre à la seule question valable : "Comment en-est on arrivé à ce drame ? Est-ce la manifestation de la fin d’un processus ou de son début ?".
Lorsqu’on lui demandait s’il comptait jamais prendre sa retraite, Ryszard Kapuscinki répondait : "Dans cette profession, elle n’existe pas. Le reportage est mon mode de vie." L’inlassable voyageur, reporter d’agence et écrivain-voyageur, s’est éteint à Varsovie le 23 janvier 2007. 


Autoportrait d’un reporter (2005)

Si l’éditeur présente cet ouvrage posthume comme le testament de Kapuscinski, il est en fait un assemblage d’entretiens et de conférences parues entre 1985 et 2002 dans la presse polonaise.
Kapuscinski y ouvre les portes de son atelier d’écriture, et livre sa méthode de travail : à la recherche de "l’art du reportage". Et s’il compare ce travail d’écriture au bagne, chaque page de " l’autoportrait" transpire son amour du métier de reporter. Un métier qui n’est pas un métier, mais une "mission" : raconter les deux mondes, le "sommet" et le "bas". Avec pour ambition de montrer aux Européens leur "eurocentrisme", parce que "la culture d’autrui est un miroir permettant de se contempler afin de mieux se comprendre". Mission encore, pour qui croit résolument qu’un bon journaliste est d’abord "un homme bon". "Car seul un homme bon  essaie de comprendre les autres, leurs intentions, leurs intérêts, leurs difficultés, leurs tragédies. Et immédiatement, dès le premier instant, de s’identifier à leur vie". Voilà comment le reportage devient la  vie, et la vie un reportage.
Il faut par conséquent les pratiquer avec sérieux, responsabilité et surtout humilité.
Au fil des nombreuses réflexions sur le journalisme de guerre, se profile un petit traité de déontologie à l’usage des nouvelles générations de reporters. Les dernières pages sont consacrées à l’évolution du rôle des médias au cours des deux dernières décennies. Kapuscinski leur reproche d’être aveuglés par leur concurrence mutuelle, au détriment de la réalité qui les entoure, mais aussi d’avoir rejeté le journalisme ambitieux- le reportage d’auteur qu’il pratique- dans le champ littéraire.
Ses plus farouches critiques vont à la télévision, qui transforme le monde en fantasme du monde. Sous l’influence des caméras, la "story" a remplacé l’histoire… avec des conséquences terribles : "Il n’y a pas d’avenir, le passé n’existe pas, tout commence aujourd’hui, chaque évènement est suspendu dans le vide."
Un monde où tout sonne faux : la vie, comme les reportages.

 

Vanadis Feuille


Bibliographie


Autoportrait d’un reporter
(Plon, 2008)

Mes voyages avec Hérodote
(Plon, 2006)

La Guerre du foot et autres guerres et aventures
(Plon, 2003)

Ebène
(Plon, 2000)

Impérium
(Plon, 1994)

Le Négus
(Flammarion, 1994)

D’une guerre l’autre
(Flammarion, 1988)

Le Shah ou la démesure du pouvoir
(Flammarion, 1986)