Joseph Pulitzer



Un jeune émigré hongrois en Amérique

Né le 10 avril 1847 à Mako (Hongrie) d’une modeste famille bourgeoise, Joseph Pulitzer décide en 1864 d’émigrer aux Etats-Unis. Le jeune homme s’installe  à Saint Louis dans le Missouri, où il exerce pendant quelques années divers petits métiers. En 1868, le quotidien Westliche Post cherche un reporter. Pulitzer est choisi un peu par hasard. D’une ténacité et d’une ambition peu communes, le jeune journaliste est partout, se mêle des éditoriaux, fournit inlassablement enquêtes et entretiens…

Envoyé comme correspondant à la session parlementaire du Missouri, le journaliste se passionne vite pour le monde politique. Dans cette Amérique de la deuxième moitié du XIXème siècle, corrompue et violente, il trouve toutes sortes de scandales à dénoncer. Joseph Pulitzer se fait un nom. Ses retentissantes enquêtes font de lui une figure incontournable de la ville. A 23 ans, il est élu député du parti républicain, qui cherchait, il est vrai, désespérément un candidat.

Pulitzer acquiert, en 1878,  un journal en faillite, le St Louis Dispatch. S’alliant avec le directeur du Post, ils créent le St Louis Post-Dispatch. Son associé lui laissant les coudées franches, Joseph Pulitzer donne le ton dès le lendemain dans son éditorial : "Le Post-Dispatch ne sera pas au service d’un parti, mais au service du peuple… Il ne sera pas là pour soutenir l’administration mais pour la critiquer, il combattra les imposteurs et les escrocs".  Les ventes du quotidien décollent. Pulitzer n’a de cesse de dénoncer la corruption qui afflige ses concitoyens. Il enquête sur les cercles de jeux, les évasions fiscales. Il agite tellement les milieux politiques et mafieux, qu’il arrive que les protagonistes débarquent l’arme au poing dans les bureaux du journal !


L’inventeur de la "yellow press"

A 36 ans, Joseph Pulitzer est riche mais physiquement épuisé. Son entourage le persuade de partir en croisière en Europe. Son voyage s’arrête à New York. Il fait main basse sur une gazette religieuse, The World and Courier and Enquirer. La presse new-yorkaise est à l’image de sa ville, en pleine ébullition. Des dizaines de titres, dans toutes les langues, s’arrachent parmi les immigrants de la vieille Europe, désireux d’en savoir plus sur leur pays d’accueil.
A la rédaction du journal, il intime l’ordre d’aller "arpenter le Bowery", quartier le plus peuplé et le plus pauvre de Manhattan. Pulitzer aspire à faire "un journal bon marché qui soit intelligent, mais aussi porteur des idéaux démocratiques, au service des gens et non des seules puissances d’argent". A la tête du journal rebaptisé The New York World, le directeur imprime à ses nouvelles recrues sa marque de fabrique : le journalisme d’investigation. Plus l’enquête est risquée, plus l’information doit être rigoureusement vérifiée. En guise de rappel, Pulitzer a fait afficher, sur chaque bureau du World, des panneaux où s’étalent en lettres géantes les mots : "Exactitude, exactitude, exactitude !".

Mais le patron de presse a une autre obsession : parler au plus grand nombre. Pour attirer les masses, il ne faut pas seulement les informer, il faut aussi les distraire. Pour cela, il n’hésite pas à recourir au sensationnel, multipliant faits divers, enquêtes policières et chroniques mondaines. Le succès populaire est à ce prix. Avec près de cinquante ans d’avance, Joseph Pulitzer introduit dans son journal des rubriques sur les femmes, le "pratique", la santé. Parce qu’il estime d’un journal qu’il faut d’abord "le remarquer, puis l’acheter et enfin le lire", il développe les illustrations. Dessins et photos acquièrent une place de choix au fil des éditions. Les comics font eux aussi leur entrée. Cette presse à sensation est surnommée "yellow press", les bandes dessinées imprimées en jaune déteignant sur les pages voisines.
Si Pulitzer ne recule devant rien pour attirer les lecteurs, il est également le précurseur des enquêtes sociales, sur la mortalité infantile ou les prisons…ou le promoteur d’évènements, quand il lève une campagne de dons pour financer le socle de la Statue de la Liberté. C’est lui encore qui donne aux évènements internationaux une dimension jusque là inconnue, envoyant des dizaines de reporters aux quatre coins du globe. A la recherche de nouveaux talents, Pulitzer renouvelle sans cesse ses équipes, le World employant jusqu’à mille personnes.

Il lui reste une ambition politique à assouvir : éprouver son influence de patron de presse au niveau national. Pour l’élection présidentielle de 1884, il soutient le peu charismatique candidat démocrate, Glover Cleeveland. Celui-ci gagne de justesse. Le soutien du World n’y est pas étranger. A 37 ans, Joseph Pulitzer a "fait" le président des Etats-Unis !        


Le pouvoir de la presse

Le directeur du World paye le succès spectaculaire de son journal par une santé toujours plus fragile. A 43 ans, Joseph Pulitzer perd définitivement la vue. Dix ans après le rachat du journal, qui tire à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires par jour, Pulitzer annonce sa retraite. Il s’éloigne physiquement de son journal, mais il a pris soin de placer un comité directeur à la tête du World qu’il surveille sans relâche. Les nouvelles équipes, soigneusement choisies, sont aussi régulièrement remplacées ! Tout en leur laissant l’indépendance de mener leurs enquêtes comme ils l’entendent, il inonde de messages et de recommandations ses rédactions. Ses notes cinglantes sont lues chaque jour en conférence de presse, et son exigence professionnelle est plus que jamais intacte.

Mais de nouvelles difficultés surgissent bientôt. A la tête du quotidien de San Francisco,  The Observer, William Randolph Hearst, l’homme qui inspira le "Citizen Kane" d’Orson Welles, devient son plus grand rival. Les deux magnats de la presse s’affrontent principalement sur le terrain de la guerre et de la paix. Dans le conflit qui oppose en 1895 le Venezuela à la Guyane anglaise, Hearst pousse à l’entrée en guerre des Etats-Unis. Pulitzer, critique, quant à lui, les aspirations impérialistes du nouveau continent. Il mène alors campagne pour la paix, interpellant directement, par l’entremise de son journal, hommes politiques et intellectuels anglais. Le directeur du World gagne la partie. Les Etats-Unis s’abstiennent d’intervenir. En ce début de siècle, les patrons de presse américains se mêlent de politique, utilisant leur pouvoir sur l’opinion publique comme un puissant moyen de pression sur Washington.


Dernière bataille au sommet

A  61 ans, Joseph Pulitzer est épuisé par toutes ces batailles. Il lui faudra encore affronter le président Roosevelt. Les deux hommes, qui partagent pourtant des convictions communes, ne s’apprécient guère. En 1909, Pulitzer décide de mener une campagne dénonçant les troubles conditions du rachat du Canal de Panama par les Etats-Unis. Exaspéré par le pouvoir de ces journalistes trop puissants, Roosevelt porte plainte contre lui pour diffamation. Un an tout juste avant sa mort, le directeur du World est innocenté. La nouvelle est considérée par tous comme une victoire de la liberté de la presse. Le 29 octobre 1911, Joseph Pulitzer s’éteint à Charleston, à bord de son yacht.
Le World ne lui survivra pas, rapidement démantelé par son fils aîné. Seul le St Louis Post-Dispatch continuera, grâce à son fils cadet puis à son petit-fils, d’assurer la légende des Pulitzer jusqu’en 2005.


L’héritage de Pulitzer : une école, des prix et quelques recommandations

Joseph Pulitzer est l’homme qui a érigé les principes fondateurs du rôle de la presse dans la vie démocratique américaine. Dans cette Amérique sans foi ni loi de la fin du XIXème siècle, il l’a imposée comme le plus efficace des contre-pouvoirs. Révolutionnant la profession, il a su prouver non seulement que l’information pouvait être synonyme de réussite financière mais qu’avec des techniques d’investigation rigoureuses, on pouvait influencer le paysage politique et social de son pays, au service de ses propres convictions.

Fort d’une telle conception du métier de journaliste, il eut l’idée d’offrir aux journalistes une formation de qualité. Grâce à une donation de deux millions de dollars à l’Université Columbia, il décide en 1903 de fonder la première école de journalisme (ouverte en 1912). Les mots prononcés par Pulitzer lors du premier conseil d’administration de l’école sont une profession de foi : "Notre République et sa presse graviront ensemble les sommets ou bien elles iront ensemble à leur perte. Une presse compétente, désintéressée… peut protéger cette morale collective de la vertu, sans laquelle un gouvernement populaire n’est qu’une escroquerie et une mascarade."

Dans la donation initiale faite à l’Université Columbia , Joseph Pulitzer avait aussi prévu l’attribution de prix récompensant l’excellence américaine dans les domaines journalistique, littéraire, théâtral et éducatif. Il prit soin de spécifier que le conseil de surveillance chargé de décerner les prix devait être indépendant et aurait la possibilité de modifier les catégories de la compétition afin de s’adapter aux évolutions de la société. Décernés pour la première fois en 1917, les prix Pulitzer élargirent rapidement leur champ d’action : bande dessinée et poésie dès 1922, photographie, musique… jusqu’au journalisme on line en 1999. Dans le monde de la presse américaine, le prix Pulitzer est considéré comme la distinction la plus prestigieuse.
Il est remis par le président de l’Université de Columbia, chaque année au mois d’avril.

En guise de testament, Joseph Pulitzer laissa des centaines de lettres et de notes destinées à ses journalistes. De toutes les recommandations prodiguées par cette légende de la presse, on pourrait ne retenir que celle-ci : "Ecrivez court et vous serez lu. Ecrivez clairement et vous serez compris. Ecrivez imagé et vous resterez en mémoire." 


Bibliographie :

Jacques Bertoin, Joseph Pulitzer : l’homme qui inventa le journalisme moderne. La bibliothèque de l’Intelligent/Jeune Afrique, 2003.
Don C. Seitz, Joseph Pulitzer : His life and letters, 1924.
Alleyne Ireland, An adventure with a genius, 1937.
James W. Barrett, Joseph Pulitzer and his World, 1941.
George Juergens, Joseph Pulitzer and the New York World, 1966.


Le site Internet des prix Pulitzer

 

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