Françoise Giroud


Françoise Giroud
Au hasard des chemins de la vie

Françoise Giroud, de son vrai nom Léa France Gourdji, naît le 21 septembre 1916 à Genève d’un père turc et d’une mère juive Sépharade originaire de Russie. Son père l’accueille au monde en s’écriant : "Quel malheur, une fille !". Celui-ci, qui fut auparavant directeur de l’Agence Télégraphique Ottomane, meurt en 1923 et sa mère se retrouve ruinée. À 15 ans, sa fierté et un diplôme de sténodactylo en poche, Françoise Giroud se met en quête d’un emploi pour subvenir aux besoins de la famille. Elle est embauchée comme vendeuse dans une librairie du boulevard Raspail. C’est là que Marc Allegret, ancien ami de ses parents, la reconnaît et l’encourage à travailler pour le cinéma. Elle devient ainsi scripte sur le tournage de Fanny, d’après la pièce de Marcel Pagnol, qu’Allegret adapte au cinéma. En 1936, elle participe, toujours comme scripte, au tournage de La Grande Illusion de Jean Renoir et enchaîne sur de nombreux autres films auxquels elle collabore comme assistante de mise en scène, coscénariste puis scénariste notamment pour Jean Becker.

En 1940, elle suit sa famille dans l’exode et rejoint sa sœur Djenane, dite "Douce", à Clermont-Ferrand. Elle soumet alors quelques contes à Hervé Mille directeur du journal Paris-Soir exilé à Lyon. Celui-ci lui propose la tenue de la rubrique spectacle et l’engage comme journaliste. À cette même époque, elle donne naissance à un fils, Alain, qu’elle n’a pas désiré. Elle devient agent de liaison pour la Résistance, aux côtés de sa sœur. En 1943, la Gestapo l’arrête sur dénonciation et l’incarcère à Fresnes. Elle est libérée un mois avant la Libération. Douce, arrêtée elle aussi, meurt peu de temps après son retour du camp de concentration de Ravensbrück. Avec sa sœur, Françoise Giroud perd aussi une certaine idée de la joie de vivre. Elle témoignera souvent de la perte ineffable de cette sœur tant aimée. Dans Arthur ou la joie de vivre, publié en 1997, elle écrit : "Le jour où elle est morte, mon enfance s’est envolée. Ainsi, il n’y aura plus personne pour me dire : "Tu es bête… Tu es bête comme tout !" Il n’y aurait plus personne pour se soucier de mon confort, dont je n’ai jamais su prendre soin. […] Je n’aurais plus personne pour parler de ce dont on ne parle à personne. Tous mes souvenirs allaient être veufs. […] Nous disions en plaisantant : "Quand nous serons vieilles, nous serons de vieilles dames indignes… Nous boirons du whisky et nous serons débarrassées des hommes. Ce sera le paradis !""

En 1945, elle retrouve le couple Lazareff qui revient des Etats-Unis où ils s’étaient exilés durant la guerre. Hélène Gordon-Lazareff, qui lance le magazine Elle sur le modèle des magazines féminins d’outre-atlantique, propose à Françoise Giroud de collaborer à la rédaction du magazine et la nomme rédactrice en chef. Celle-ci prête également sa plume à d’autres titres de la presse française, en particulier L’Intransigeant, France-Soir et France-Dimanche pour lequel elle brosse des portraits de personnalités.


De leur rencontre naquit L’Express

{xtypo_rounded_right1} "On ne tire pas sur une ambulance" par Françoise Giroud (paru dans L’Express du 24 avril 1974)
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En 1953, lors d’un dîner mondain, elle fait la connaissance de Jean-Jacques Servan-Schreiber. De ce coup de foudre amoureux naît L’Express, premier hebdomadaire politique français. Conçu sur le modèle des magazines politiques anglo-saxons, L’Express a pour but de peser dans le débat politique, en prenant notamment fait et cause pour les guerres d’indépendance, en Indochine puis en Algérie. Sa ligne éditoriale affiche alors un soutien clair à Mendès-France qui a promis un règlement pacifique au bourbier indochinois, puis fait campagne pour Monsieur X, alias Gaston Defferre. Françoise Giroud s’y révèle être une journaliste politique à l’écriture acerbe. Son style est ciselé, cinglant. Elle appuie là où cela fait mal, manipulant avec adresse les formules assassines. En témoigne, parmi d’autres, le célèbre édito sur Chaban-Delmas, intitulé "On ne tire pas sur une ambulance." (voir encadré)   

Les prises de position du journal sont virulentes et lui valent d’être saisi à plusieurs reprises. Sur le plan sociétal, Françoise Giroud, rédactrice en chef du journal, puis directrice de la publication de 1971 à 1974, se sert de cette tribune pour militer en faveur de la pilule contraceptive et de la légalisation de l’avortement, prises de position qui inciteront certains à la qualifier de féministe. Son action en faveur des femmes prend un tour plus concret encore avec l’aventure de L’Express, puisque Françoise Giroud y forme toute une génération de femmes journalistes, qu’elle nomme fièrement "les amazones de L’Express" : Madeleine Chapsal, Michèle Cotta, Danièle Heymann, Michèle Manceaux, Catherine Nay font leurs premières armes auprès de celle qui est la première à forcer les portes de l’univers particulièrement misogyne du journalisme politique. À celles-ci, elle enseigne la rigueur journalistique tout en les incitant à user au besoin de leurs charmes féminins pour dénicher l’information.

Mais la dépression la guette. En 1959, elle se remet mal de la séparation avec Servan-Schreiber et tente même de se suicider. En 1971, elle apprend la mort accidentelle de son fils dans une avalanche, événement qui décuple sa culpabilité vis-à-vis de celui pour lequel "du jour, où il est né, [elle a] marché avec une pierre autour du cou." Elle conjure alors son malheur en se noyant dans le travail et, surtout, en s’allongeant sur le divan de Jacques Lacan qu’elle avait interviewé bien des années plus tôt.


La condition féminine

Entre temps, le ton du journal s’est adouci et Françoise Giroud cherche toujours un moyen de peser sur son temps, notamment concernant la condition des femmes. En 1974, elle qui avait toujours défendu la nécessaire indépendance du quatrième pouvoir face au politique, franchit pourtant aisément le pas lorsque Valéry Giscard d’Estaing lui propose de devenir Secrétaire d’Etat à la Condition féminine. On lui reproche alors de servir un gouvernement de droite après avoir soutenu la candidature de François Mitterrand. À ses détracteurs, Françoise Giroud répondra : "C’est le challenge que me proposait Giscard qui m’intéressait. Le féminisme, à ce que je sache, n’est ni de droite ni de gauche." Elle profite de ce portefeuille ministériel pour mettre en marche "cent une mesures" en faveur de l’insertion des femmes : autonomie, droits propres, élimination des discriminations, diffusion de l’information, situation des veuves, divorcées, mères célibataires, formation à des métiers dits masculins. Elle ne parvient toutefois pas à gagner la bataille de l’égalité salariale.

Ainsi que l’écrit l’écrivaine québécoise Elaine Audet, "en dépit de certaines réussites, elle ne sera jamais tout à fait acceptée par les féministes, qui la considèrent bourgeoise, trop solidaire du pouvoir masculin et indifférente envers la perpétuation des rapports de domination hommes/femmes." De fait, le féminisme de Françoise Giroud ne s’apparente pas franchement à celui du MLF. Si de nombreuses revendications leur sont communes, l’analyse de fond sur la place des femmes diverge en tous points. Françoise Giroud, élevée dans l’ombre d’un père absent qui ne voulait pas d’une seconde fille, abhorre une posture qu’elle assimile à des lamentations. Dans Leçons particulières, paru en 1990, elle écrit à propos d’un événement marquant de son enfance : "Je ne savais pas ce qu’était un rapport de forces, mais j’ai appris, en cette occasion particulière, et pour la vie, que les faibles se font toujours écraser. Ne jamais écraser : ce pourrait être une devise. Ne jamais se laisser écraser : une résolution." Son féminisme se traduit par une volonté farouche de démontrer qu’elle peut, en tout domaine, être l’égal des hommes, être, in fine, ce garçon que son père aurait voulu avoir. Cette posture singulière n’autorise donc aucune rancœur vis-à-vis du genre masculin, tout au plus une ironie sympathisante – elle décrit les hommes comme des "gens très gentils, avec des grands pieds et des petites lâchetés" – qui ne cache cependant pas une réelle fascination pour les hommes de pouvoirs qui croisent sa route et dont "JJSS" est probablement la figure la plus marquante.


L’écriture comme résilience

En août 1976, elle change de portefeuille ministériel et devient pour quelques mois seulement Secrétaire d’Etat à la culture. En 1977, elle quitte ses fonctions et se consacre alors à l’écriture d’un récit intitulé La Comédie du Pouvoir, dans lequel elle s’inspire de son expérience récente au sommet de l’Etat et expose sa vision du monde politique. Vice-présidente du Parti Radical puis de l’UDF, elle se présente aux élections municipales de 1977 dans le quinzième arrondissement de Paris sur la liste UDF conduite par Michel d’Ornano. Mais elle perd cette élection et quitte l’UDF en 1979. En 1981, elle apporte son soutien à François Mitterrand contre Giscard.

Son retrait de la vie politique lui permet de se consacrer à l’écriture de nombreux livres. À partir de 1983, elle reprend sa plume de journaliste et collabore au Nouvel Observateur comme éditorialiste, ainsi qu’au Figaro et au Journal du Dimanche.  Cette même années, elle publie aux éditions Mazarine un premier récit, Le Bon Plaisir, dans lequel elle imagine l’histoire d’un président de la République qui cherche à dissimuler l’existence d’une enfant naturelle. Suivent une trentaine d’ouvrages au total où se mêlent des recueils de souvenirs (Leçons particulières, 1990; Journal d’une Parisienne, 1994, 1996 et 1997; Arthur, ou le Bonheur de vivre, 1997 ; Profession journaliste, 2001…),  des biographies (Alma Mahler, ou l’Art d’être aimée, 1988 ; Coeur de tigre, 1995 ; Cosima la sublime, 1996…) et de nombreux romans (Mon Très Cher Amour, 1994 ; Les Taches du léopard, 2003…). Si son ton acerbe ne l’a pas quittée, n’épargnant personne, il n’en demeure pas moins que l’écriture semble mettre à distance les souffrances de la vie et ouvre la voie de l’apaisement pour cette femme qui n’a plus rien à prouver : "J’ ai fait un long chemin sur une route parfois rude, parfois rocailleuse, riche en douleurs, fertile en joies, tissée d’ amour, rarement médiocre, jamais ennuyeuse, meilleure au fur et à mesure que j’ avançais en âge. Que demander de plus? Si la mort me saisit cette nuit, je dirai : Merci, la Vie." (Arthur ou le Bonheur de vivre)

En 1992, elle devient membre du jury du prix Femina. Sa carrière est récompensée de son vivant de la Légion d’honneur et de l’Ordre national du mérite.
Le 19 janvier 2003, elle fait une mauvaise chute lors d’une première à l’Opéra Comique. Elle décède quelques heures plus tard à l’Hôpital américain de Neuilly-sur-Seine. L’ensemble de la presse française rend un hommage unanime à cette pionnière du journalisme au féminin.


Bibliographie

1952, Le Tout-Paris, Gallimard
1954, Nouveaux portraits, Gallimard
1958, La Nouvelle Vague, portraits de la jeunesse, Gallimard
1972, Si je mens, Stock
1972, Une Poignée d’eau, Robert Laffont
1977, La Comédie du Pouvoir, Fayard
1978, Ce que je crois, Grasset
1982, Une Femme honorable, Fayard
1983, Le Bon Plaisir, Mazarine
1987, Christian Dior, Éditions du Regard
1988, Alma Mahler, ou l’art d’être aimée, Robert Laffont
1988, Ecoutez moi…, (en collaboration avec Günter Grass), Maren Sell
1990, Leçons particulières, Fayard
1992, Jenny Marx ou la Femme du diable, Robert Laffont
1994, Mon très cher amour, Grasset
1994, Journal d’une Parisienne, Seuil
1994, Les hommes et les femmes, (avec Bernard-Henri Lévy), Ed. Olivier Orban
1994, Mon très cher amour…, Grasset
1994, Cœur de tigre, Plon
1996, Chienne d’année, Seuil
1996, Cosima la sublime, Fayard
1997, Gai-z-et-contents, Seuil
1997, Arthur ou le bonheur de vivre, Fayard
1998, Deux et deux font trois, Grasset
1999, Les Françaises, de la Gauloise à la pilule, Fayard
1999, La Rumeur du monde, Fayard
1999-2000, C’est arrivé hier. Journal, Fayard
2000, Histoires (presque) vraies, Fayard
2001, On ne peut pas être heureux tout le temps, Fayard
2001, Profession Journaliste (conversations avec Martine de Rabaudy), Hachette Littérature
2002, Lou, histoire d’une femme libre
2003, Les taches du léopard

 

Mirabelle C-T.

Dossier de L’Express en hommage à Françoise Giroud
"Françoise Giroud s’éteint", dossier multimédia de Radio France
Archives de l’INA concernant Françoise Giroud
"Françoise Giroud, une femme influente au féminisme ambigu", Texte de Elaine Audet