Albert Londres

Les débuts d’Albert Londres

Albert Londres naît à Vichy en 1884. En 1903, après avoir brièvement travaillé comme comptable à Lyon, il se rend à Paris où il pense devenir poète. Il y publie quatre recueils de poèmes et c’est pour des raisons pécuniaires qu’il devient correspondant parisien pour le journal lyonnais Le Salut Public. En 1906, il confirme cependant son attrait pour le journalisme en devenant journaliste parlementaire au quotidien de droite Le Matin. Il y rapporte les bruits de couloirs du Palais Bourbon, mais ne signe pas encore ses articles.

En 1914, réformé pour des raisons de santé, il est recruté comme correspondant de guerre pour le journal du Ministère de la Guerre. Il se rend notamment à Reims lors du bombardement de la ville, accompagné du photographe Moreau. Sa description poignante de l’incendie de la cathédrale de Reims sera publiée deux jours plus tard dans les colonnes du Matin et marque le premier grand reportage qu’il signe en nom propre.



Le goût du voyage

En 1915, désireux de parcourir le monde, il quitte Le Matin pour Le Petit Journal, autre quotidien de droite, qui accepte de l’envoyer dans le Sud-Est de l’Europe. Il rapporte alors les combats qui déchirent la Serbie, la Grèce, la Turquie ou encore l’Albanie. Mais en 1919, sa série de reportages sur l’Italie dans lesquels il relaie le ressentiment des Italiens quant aux conditions de paix négociées entre autres par Clemenceau, lui vaut d’être licencié du Petit Journal, sur ordre direct de ce dernier. Il rejoint alors le quotidien illustré Excelsior. En 1920, il se rend en Union Soviétique, où il rédige "Dans la Russie des Soviets". Il y dépeint le régime soviétique naissant, dresse les portraits de Lénine et Trotski et décrit les conditions de vie difficiles du peuple russe.

En 1922, il part pour l’Asie et revient avec des écrits sur le Japon, la Chine ou encore l’Inde où s’illustrent alors Nehru et Gandhi. Sa notoriété en France ne cesse de s’accroître et Albin Michel lui propose de publier ses reportages sous forme de livres.  Albert Londres travaille désormais pour le Petit Parisien, l’un des quotidiens de droite les plus populaires de la Troisième République. Ses nouvelles investigations concernent alors la France.


Un journalisme de position

En 1923, il signe un de ses plus grands reportages, "Au bagne" . Le récit qu’il y fait des conditions de vie au bagne met la lumière sur le traitement inhumain des hommes envoyés à Cayenne, auprès desquels il a passé plusieurs mois.
À la suite de ce reportage, qui fait grand bruit, ces conditions de vie sont sensiblement modifiées et améliorées. Il faut pourtant attendre 1937 pour qu’un décret vienne définitivement supprimer ces lieux de misères et de tortures.

En 1924, Albert Londres porte son attention sur un sujet aux apparences plus légères, Le Tour de France. Mais une fois de plus, c’est la souffrance qui retient son attention.
En 1925, il s’intéresse aux asiles psychiatriques et met sa plume au service de la dénonciation d’un système qu’il juge insupportable, tant la maltraitance y est grande, et surtout incapable, selon lui, de favoriser la guérison et l’éradication de la folie. Son récit "Chez les fous" se conclut par une mise en cause explicite de la loi française qui permet l’enfermement à perpétuité des malades sous le coup du seul diagnostic d’un "psychiatre tout-puissant".
C’est avec la même verve dénonciatrice qu’il décrit en 1928, dans "Terre d’ébène", la colonisation et le traitement esclavagiste des travailleurs africains dans la construction des lignes de chemins de fer au Sénégal et au Congo.

En 1929, il se lance sur les traces du peuple juif, dont il suit les errances à travers l’Europe et jusqu’en Palestine. Son récit "Sur les traces du Juif errant" témoigne des persécutions et de la misère du peuple juif dans la première moitié du 20ème siècle.

Une mort trouble

Il repart ensuite dans les Balkans avant de s’aventurer de nouveau en Chine. C’est à son retour, en 1932, alors qu’il semble être en possession d’informations confidentielles concernant un possible trafic d’armes et de drogue, qu’il meurt dans l’étrange incendie du Georges Philippar, le bateau à bord duquel il se trouvait.


Albert Londres, un mythe journalistique

La figure d’Albert Londres est structurante de l’image du grand reporter telle que l’affectionne la presse française. Son incessante envie de voyager, sa verve littéraire, son engagement auprès des « marges » ont contribué à forger le mythe qui entoure sa personne.

On retient de lui la fameuse devise journalistique : "J’ai voulu descendre dans les fosses où la société se débarrasse de ce qui la menace ou de ce qu’elle ne peut nourrir. Regarder ce que personne ne veut plus regarder. Juger la chose jugée… Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Et sa non moins célèbre réplique : « Ma ligne, ma seule ligne, c’est celle du chemin de fer."

Ainsi que le note Pierre Assouline, biographe d’Albert Londres : "Depuis plus d’un demi-siècle, le nom d’Albert Londres est synonyme de mythe. Ce journaliste hors pair a su donner ses lettres de noblesse à une profession qui expédie, de par le monde, charognards impénitents, vagabonds internationaux et flâneurs salariés du reportage au long cours."

Et Edwy Plenel de rendre hommage en des termes mesurés à celui qui est l’une de ses références en journalisme : "Albert Londres n’était pas du tout un journaliste vertueux, un grand professeur de morale. Son premier reportage en Union soviétique, il l’a fait avec l’aide des services français. Il écrivait dans une presse très conservatrice, réactionnaire même, la presse du parti colonial. On l’a envoyé en Afrique Occidentale Française, l’AOF. Il y est resté six mois. Il a découvert le travail forcé, il a découvert que la France ne respectait pas les droits de l’homme. Il l’a raconté dans son reportage "Terre d’ébène"."

Bernard Voyenne, journaliste et longtemps enseignant au CFJ, nuance quant à lui cette place de choix faite à Albert Londres dans le panthéon des grands journalistes, en notant : "Albert Londres est certainement celui qui personnifie le plus l’image idéale du reporter. Il n’est pas, en dépit du prix prestigieux qui porte son nom, l’exemple à donner en tous points aux jeunes journalistes d’aujourd’hui. D’un art fugitif entre tous, sa manière donne un échantillon, qui, de son vivant déjà, était quelque peu obsolète."

Bibliographie


Visions orientales
, (1902), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 2002

Contre le bourrage de crâne
, (1917-1918), Arléa, 1993

Dans la Russie des Soviets
, (1920), Arléa, 1993

La Chine en folie
, (1922), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1997

Au bagne
, (1923), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 2002. Première publication dans Le Petit Parisien en août-septembre 1923

Dante n’avait rien vu
, (1924), Arléa, 1997 ; coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1999

Les Forçats de la route ou Tour de France, tour de souffrance
, (1924), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1996

Chez les fous
, (1925), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1999

Le Chemin de Buenos Aires
, (1927), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 2005

Marseille, porte du sud
, (1927), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1999

L’Homme qui s’évada
, (1928), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 2002

Terre d’ébène
, (1929), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1994

Le Juif errant est arrivé
, (1930), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1998

Pêcheurs de perles
, (1931), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 2001

Les Comitadjis
, (1932), coll. "Motifs", Le serpent à plumes, 1997


Ouvrages de référence à propos d’Albert Londres  
 

Florise Londres, Mon père, Albin Michel, 1934
Pierre Assouline, Albert Londres. Vie et mort d’un grand reporter (1884-1932), Balland, 1989, rééd. Gallimard « Folio »
Paul Mousset, Albert Londres, l’aventure du grand reportage, Paris, Bernard Grasset, 1972, 267 pp.


Liens

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Le prix Albert Londres

Mirabelle C-T.