« Lu, vu, entendu aux Etats généraux de la presse », par Amaury de Rochegonde


Amaury de RochegondeChef du service médias du magazine hebdomadaire Stratégies, Amaury de Rochegonde est également chroniqueur pour France Info. Suivant de près l’évolution des Etats généraux de la presse, il nous offre ses impressions, réactions, sous forme de billets rédigés sur le vif. Premier volet : Ouverture des Etats généraux jeudi 2 octobre à l’Elysée…

L’Elysée 10h50. Dix minutes avant l’ouverture des Etats généraux de la presse, Arnaud Lagardère gravit le perron du Palais. Arrivé à ses côtés, je tends une main protocolaire et respectueuse, inspirée par les circonstances. Il me la saisit et… la fait pivoter pour y entrecroiser son pouce, à la façon des jeunes de banlieue. "C’est comme ça qu’on fait dans le sport", qu’il dit. Puis, nous nous dirigeons vers la grande salle des fêtes où Nicolas Sarkozy doit prononcer son discours. Arnaud Lagardère est accueilli comme un vieux pote par Franck Louvrier, le conseiller presse du Président : "Comment tu vas ?" Je m’assois sur une chaise laissée vacante à l’extrémité d’une rangée. Sarkozy arrive en passant devant l’assistance, qui se met debout. Je remarque cette légère claudication qui surprend tous ceux qui ne l’ont jamais vu marcher et n’ont pas lu le livre de Yasmina Reza. Avant que le président n’ouvre la bouche, je repense à Lagardère, opérateur NMPP. Si Arnaud salue maintenant comme les sportifs, c’est probablement parce qu’il va y avoir du sport !

Sarkozy prend la parole. Surprise : pas de surprise. Pas d’effet d’annonce comme lors de ses voeux à la presse où il avait dégoupillé sa grenade d’une télé publique sans pub. Le discours est parfaitement maîtrisé et le constat implacable. Résumons. La presse est en crise, bien sûr, mais ce n’est pas la peine de chercher des bouc-émissaires. Tout le monde en est un peu responsable. Le Syndicat du Livre parce qu’il a cru pouvoir fonctionner avec un système d’impression et de distribution parfaitement adaptée à 1947, quand la loi Bichet avait été crée pour garantir la libre circulation et le développement des quotidiens d’information politique et générale (sauf qu’ils se portent plutôt mal aujourd’hui). Les patrons de presse parce qu’ils ont un peu oublié d’investir sur le web et d’accorder des commissions dignes de ce nom au réseau des diffuseurs de presse. Les journalistes parce qu’ils ont laissé se creuser une crise de confiance avec le citoyen (on peut citer Outreau ou Baudis, comme Sarkozy, mais il faudrait aussi évoquer la connivence au sommet). Trop facile enfin de fustiger Internet et les journaux gratuits : ils ont sans doute contribué à aggraver la situation, mais la crise de la presse leur est antérieure. A ce propos, on notera d’ailleurs les propos très durs de Sarkozy sur la « gratuité » qui est une « vue de l’esprit et la mort de la presse écrite ». Il visait sans doute les quotidiens vivant à 100% de la publicité. Sauf que toute la presse est aujourd’hui gratuite, ou tout au moins en partie, à l’heure d’Internet.

Alors bien sûr, on ne peut que partager le diagnostic du docteur Sarkozy. L’Etat, a-t-il rappelé, injecte près d’un milliard d’euros en aides directes et indirectes pour soutenir la presse. Il est donc en droit de demander si son patient a commencé à se soigner, si son état de santé est susceptible de s’améliorer. On ne peut que partager son volontarisme, son refus de la fatalité, son attachement à la presse payante et au papier, pour peu qu’ils soient synonymes "d’analyse et d’investigation".  Et comment ne pas approuver sa prescription sur la nécessaire migration vers le monde numérique mutisupports ?  Saluons donc son refus public de remettre en cause le droit d’auteur, qui est un droit moral, tout en incitant les journalistes à trouver des solutions pour que leurs écrits, ou leur production, puissent trouver leur place sur Internet. A condition bien sûr qu’on empêche le saucissonnage des articles et qu’on rémunère le temps de travail supplémentaire induit par une création 100% web.

"Nous devons être, nous serons à la hauteur de ce défi". Le président termine par ses mots son discours. Nous nous levons. J’interroge quelques patrons de presse qui saluent son ambition, partagent son diagnostic, louent son activisme. Puis, je m’approche pour écouter une interview d’Alain Weill, le nouveau patron de La Tribune. Il a remarqué une chose Alain Weill. C’est que l’appel du président à la concentration, à créer comme il dit des "groupes de dimension internationale" n’a pas besoin d’une révision des règles anti-concentration qui interdisent à un même groupe d’avoir plus de deux médias d’audience nationale, comme le veut le rapport Giazzi. A preuve, Alain Weill a une radio nationale (RMC), une télévision nationale (BFM TV) et un quotidien national (La Tribune). Simplement, en mettant des limites à une concentration excessive, on empêche que tous les médias soient entre les mêmes mains et que les "pure players", comme il dit, n’aient aucune chance de s’en sortir. Les "pure players", autrement dit tous ces indépendants qui ne sont pas massivement présents sur plusieurs médias et ne profitent pas de la commande publique pour se développer.

Donc, après avoir écouté Alain Weill, je me demande en quoi la concentration peut bien aider au développement de la presse. N’est-ce pas plutôt une menace pour le pluralisme, donc pour la vitalité du média écrit ? Ne serait-il pas plus judicieux de moraliser certaines entreprises médias qui ont tout intérêt à avoir un rapport "serein" avec le chef de l’Etat dans la mesure, précisément, où elles dépendent de ses investissements ? Est-il normal que l’avionneur Dassault profite d’un voyage à Moscou du directeur de la rédaction du Figaro, Etienne Mougeotte, pour interviewer Vladimir Poutine (à moins que ce ne soit l’inverse) ? Ce n’est malheureusement pas la vision de Nicolas Sarkozy qui ne jugent de la santé de la presse qu’à la solidité de son compte d’exploitation.

En sortant de l’Elysée, je repasse sur le perron légendaire où, deux heures plus tôt, mon pouce avait croisé celui d’Arnaud Lagardère. Je comprends alors le sens de son symbole sportif. Son petit jeu de paume, ce n’était pas pour dire qu’il y allait avoir du sport. Mais plutôt que, dans ses états généraux, à ses yeux, on faisait équipe. Lui le patron et moi le journaliste. Seulement, j’ai un peu l’impression que je ne suis pas le seul à faire équipe au sein de ce "team" Lagardère. Le président aussi en fait partie.
 

Amaury de Rochegonde

 

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