Les Etats généraux de la presse par Amaury de Rochegonde : Episode 3…


Amaury de RochegondeChef du service médias du magazine hebdomadaire Stratégies, Amaury de Rochegonde est également chroniqueur pour France Info. Suivant de près l’évolution des Etats généraux de la presse, il nous offre ses impressions, réactions, sous forme de billets rédigés sur le vif. Troisième volet en direct du Congrès de la Presse à Lyon…

La presse en congrès à Lyon
 
Commençons par la figure imposée du journaliste : la discussion avec le chauffeur de taxi ! Même si elle n’est pas toujours relatée, elle précède toute prise de parole de celui qui se rend sur place, en l’occurrence à Lyon, pour le 16ème congrès de la Fédération nationale de la presse française, du 19 au 21 novembre 2008.

"Vous allez au Palais des congrès ? C’est pour quoi ?", me demande le chauffeur de taxi.
"Pour la presse", dis-je.
"Ah la presse, et ben mon pauvre, elle est dans un triste état la presse. C’est la crise chez vous aussi, hein ?".
Je soupire : "Oui, c’est la crise, et c’est pour ça qu’il y a des Etats généraux : on devrait en savoir plus aujourd’hui sur les moyens d’y faire face".

Mon chauffeur m’explique alors qu’il ne lit plus de journaux, que ça coûte trop cher, qu’il a toutes les nouvelles à la radio et que s’il a envie de lire quelque chose, il se connecte à Internet. Silence. Je relance, croyant bien faire  :

"Ici à Lyon, j’imagine que plus personne ne lit le Progrès ?".
Surprise manifeste dans le reflet du rétroviseur :

– "Si, bien sûr qu’on lit le Progrès, pourquoi ?".

Je rétorque que je disais ça comme ça vu que la diffusion de ce quotidien a plutôt tendance à baisser. Alors, le chauffeur de taxi prend un air un peu agacé et me sort :

– "Oui, c’est la crise dans la presse mais on lit quand même le Progrès à Lyon". Fin de la course.

Cet épisode d’une grande banalité illustre assez bien le paradoxe dans lequel se trouve la presse. Une presse qu’on ne lit plus qu’irrégulièrement ou occasionnellement mais que personne ne songe à voir disparaître. Les journaux sont encore un pan entier de notre identité collective dans un pays, dans une ville, dans l’expression d’une passion, dans une activité économique ou dans un métier. Pas question de s’en passer, sauf à devoir renoncer à ce qui fait une partie de nous-mêmes.

Et pourtant, c’est bien une crise terrible qui gronde à nos oreilles comme n’a pas manqué de le rappeler à Lyon Frédéric Filloux, le conseiller du groupe Schibsted, l’éditeur de 20 Minutes. Pour lui, la presse est confrontée à « une dégradation beaucoup plus violente que ce chacun d’entre nous pense ». Il suffit pour s’en convaincre de regarder le nombre de suppressions d’emplois de journalistes aux Etats-Unis. Il était de 2200 en 2007 et il atteint déjà 13200 depuis le début de l’année 2008. La presse française annonce aussi depuis quelques semaines des vagues de réduction d’effectifs pour faire face à la crise économique qui monte en puissance : une quarantaine annoncée à Prisma Presse, une trentaine au sein du groupe Milan, propriété de Bayard Presse, une centaine dans la filiale de presse gratuite du groupe Sud Ouest… Sans oublier 65 emplois menacés par le dépôt de bilan de la Vie financière…

En fait, deux vérités dures à entendre semblent s’imposer à en croire Frédéric Filloux. La première, c’est qu’il est de plus en plus chimérique de penser que les recettes publicitaires générées par les sites internet parviendront à compenser les pertes de revenus creusées par le papier. Pour chaque dollar gagné en ligne, le Washington Post par exemple en perd 10 sur son quotidien. La seconde vérité, c’est qu’il n’est plus du tout évident que les jeunes lecteurs conquis grâce à la presse gratuite basculeront demain sur un journal payant. La révolution numérique qui est aussi la révolution de la gratuité des contenus écrits a entraîné un changement d’habitudes radical, surtout chez les jeunes, au point que l’idée même de payer pour s’informer semble la survivance d’un autre âge.

Faut-il s’arrêter pour autant à un tel constat d’impuissance ? Non bien sûr. Les Etats généraux de la presse, qui rendront leurs conclusions en décembre, travaillent sur la réduction des factures d’impression (elles sont de 30 à 40% supérieures à la moyenne européenne, selon Francis Morel, le directeur général du Figaro), sur un remodelage du réseau de diffusion pour aller au devant du lecteur (Arnaud de Puyfontaine, président d’un des commissions, pense qu’il faut donner au diffuseur un droit d’intervention sur sa zone de chalandise), sur une redéfinition de la politique fiscale et des aides à la presse (avec des exonérations d’impôts possibles pour les dons des lecteurs, pour le portage et pour aider au développement numérique) ou encore à une refonte du métier de journaliste et des droits d’auteurs pour intégrer la production web.

Aussi nécessaires soient-elles, toutes ces mesures attendues ne sauraient toutefois épargner aux éditeurs un autre questionnement : celui qui porte sur l’adaptation des contenus aux attentes du lecteur. Le 21 novembre, le Centre national de développement de la presse est venu opportunément le rappeler en donnant les conclusions d’une étude menée auprès de 30 000 personnes en 2005 et 2007. Elles témoignent de l’étroite corrélation existante entre le niveau de satisfaction du lectorat et la courbe des ventes des journaux. Lapalissade ? Sans doute, sauf que l’inverse est vrai aussi. Les quotidiens qui voient leur diffusion s’éroder depuis de longues années sont sans doute de plus en plus inadaptés à une demande d’information de qualité qui se traduirait, pour le CNDP, par un peu plus de sujets sur les sciences et un peu moins de couverture du sport.

Autant de paramètres qui témoignent de l’absolue nécessité d’associer les rédactions et les lecteurs à la réflexion en cours. N’en déplaise à Bruno Patino, il ne suffit pas de constater la défiance de l’opinion vis-à-vis des journalistes en l’intégrant dans une crise globale de confiance vis-à-vis des « corps intermédiaires ». Si le journaliste est souvent raillé pour ses privilèges, réels ou supposés, c’est aussi parce qu’il n’apparaît plus suffisamment comme un porte-voix des sans voix, comme un professionnel à l’écoute des préoccupations et des centres d’intérêt de ses lecteurs.

Hélas, le retrait des sociétés de journalistes des Etats généraux risque de compliquer, pour ne pas dire d’ajourner, cette remise en cause salutaire. D’autant que si l’on en croit Alain Metternich, le président de la Fédération nationale de la presse française, l’un des chantiers actuellement sur la table des éditeurs porte sur une refonte de la "clause de cession" pour l’aligner sur la seule clause de conscience. On voudrait par là s’attaquer à un des droits fondamentaux des journalistes pour le dissoudre dans le régime commun du droit du travail afin de faciliter les rachat des entreprises de presse que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Constatons seulement que si l’on veut éviter un bras de fer avec les syndicats et les représentants des journalistes, il y a peut-être meilleur chemin que cette approche verticale entre gens de bonne compagnie. Même si l’un des buts avoués du président de la République est de favoriser la concentration afin de faire émerger des "champions nationaux"…

Terminons par une autre histoire. Lors de l’élection de Barack Obama, les grands journaux américains ont dû procéder à de nombreux retirages destinés à répondre à une forte demande insatisfaite. Beaucoup d’observateurs ont trouvé là motif à se réjouir : n’est-ce pas le signe du caractère irremplaçable des quotidiens en papier lors des grands événements historiques ? Certes. Mais il convient aussi d’analyser les raisons profondes de cet engouement pour Obama à la Une. N’est-ce pas par souci de conserver une trace d’un grand moment de l’histoire ? N’est-ce pas parce que le papier véhicule, plus que tout autre média, l’idée même de l’Histoire ? Si l’on veut éviter que, demain, les journaux ne soient plus qu’une affaire de collectionneur ou de conservateur de patrimoine, il y a urgence à leur donner d’autres fondations que celles qui ont fait leur bases jusqu’à présent. Cela passe bien sûr par une adaptation à la révolution numérique mais aussi par un ressourcement éditorial en profondeur en profitant de cet attachement viscéral que toute société démocratique porte à l’existence de sa presse.

 

Amaury de Rochegonde

 

Lire le premier billet d’Amaury de Rochegonde  sur les Etat généraux


Lire le deuxième billet d’Amaury de Rochegonde sur les Etats généraux

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