Vendredi 11 janvier 2008 : « Il neige ! »

 

Baoum. Baoum. Baoum. Une demi heure d’explosions. Au moment où je me couche, la nuit dernière, à 5 kilomètres de ma chambre. Les bombardiers américains achèvent leur opération contre des caches d’Al Qaida à Arab Jabour. Electricité coupée. Juste le son des explosions, derrière la rangée de palmiers, au-delà du Tigre.  Et le feulement des réacteurs des chasseur-bombardiers. Rien d’autre dans la nuit Bagdadi.

6 heures. J’ouvre les yeux. Je n’avais pas fermé les rideaux, pour suivre le ballet aérien. Ambiance étrange. Une sorte de silence feutré. Même le groupe électrogène de l’hôtel est en grève. Je me lève, un peu inquiet. J’ouvre la fenêtre. Il neige.

Neige sur Bagdad, après les bombes. Ce n’est pas le Doubs. La neige du Moyen Orient n’ose pas. Elle n’a pas été invitée. La neige ne prétend pas rester, se poser. Trop risqué. Elle est juste de passage.  Ca fait 10, 20, ou 100 ans selon les avis qu’on ne l’a pas vue ici. Les serveurs de l’hôtel ne disent rien. Ils regardent, et nettoient leurs chaussures. Mutanna appelle chez lui, à quelques kilomètres d’ici, pour parler à sa fille. « Il neige ! ». Je suis un peu jaloux. Trop tôt à Paris pour appeler Clea. Qui s’en fout, de la neige à Bagdad.

15 minutes plus tard, ce n’est plus que de la pluie glaciale. Avec Yuri et Mark, de Time, je pars pour la zone verte. Rendez-vous au pied d’un pont. Les chauffeurs nous laissent au check-point de cette entrée secrète de la Green Zone. On voit à peine les piles du pont. Un quart d’heure. Contrôle, scanners, contrôles. Les amis de Time sont précieux. Je gagne deux heures. La société de sécurité, philippine, nous parle en espagnol.

L’escorte arrive. Un américain nous fait monter dans son 4/4. Nous roulons sur le pont désert. Réservé pour la zone verte. Le Tigre est immobile. Ciel blanc. Fleuve blanc.  "My god, c’est si bon d’avoir froid, ça me rappelle chez moi, dans le Massachussets".

Nous roulons dans les avenues désertes de la zone verte. C’est vendredi, les irakiens sont de repos. Les américains calfeutrés. Etrange monde : ceux qui vivent ici ne sortent pas. L’autre, c’est la zone rouge. Le reste du pays.
Dans les bureaux, les soldats serrent leurs mugs de café comme dans n’importe quel bureau du Midwest un jour de froid. Au mur, les mots des enfants. "Merry Christmas, and Happy New Year".

On commente la météo. Oui, il neige. Tous les vols d’hélicoptère annulés ce matin. Très cordiaux, les responsables de la presse s’ennuient. Pas de journalistes, pas de boulot. Il n’y a plus de presse à Bagdad. "Toujours la même histoire", dit la jeune major de l’infanterie. "Et c’est parti pour durer".

Mark négocie, parle, discute. Il réussit à avoir confirmation : 21 tonnes de bombes en  12 heures. Bush arrive au Koweït. Ca ne fait pas très bien dans le tableau. L’Irak est poutrant si calme.
Café, cigarettes. Mais dehors. Ici aussi, on fume sous la pluie. Retour à l’hôtel.
J’appelle le professeur avec j’ai rendez-vous : "Je ne peux pas vous parler en français, je suis devant la mosquée, c’est dangereux". Je rappelle une demi-heure plus tard : "Je viens d’être arrêté. On se voit un autre jour".

La nuit tombe. Baoum. Baoum. Baoum. Le raid n’est pas terminé.

Il a neigé à Bagdad.

Bonne nuit, bonne journée,

Lucas