Samedi 22 septembre : « Les murs de Bagdad »

 

A New York, ils sont en train de s’interroger sur la reconstruction de l’Irak. Mais par où commencer ? Reconstruire quoi ? Les maisons ou les hommes ?  Les irakiens prennent la réunion à l’Onu très au sérieux. Ils s’y accrochent comme un dernier espoir. Le retour de l’Onu, ce serait la fin du tête à tête avec les américains. Je dis à Muthanna que ça va prendre du temps. "Le temps, on l’a. Ca fait quatre ans que c’est horrible. S’ils reviennent, on se dit qu’on est pas perdus".

A Bagdad, pas de besoin de reconstruire. Il suffit d’élever des murs. Des blocs de béton que l’on pose dans toutes les rues, devant les maisons, les quartiers. On dit ici que 600 panneaux de béton arrivent chaque jour à l’aéroport. Bagdad est emmurée. Cette semaine, les américains en ont construit un de plus. Sur 5 kilomètres, pour séparer Chola, chiite, de Ghazaliyah, sunnite. L’armée du Mahdi de Sadr attaquait les maisons sunnites de l’autre côté de l’avenue. Alors on les a séparés. Un mur de 4 mètres de haut. Ca n’empêche pas les mortiers. Mais ça empêche les hommes de passer. Quelques check-points. Des caméras, des patrouilles de la police. Et le tour est joué. Sauf que des familles chiites se retrouvent du mauvais côté. Elles avaient la mauvaise idée d’habiter chez les sunnites. Pas le temps, sans doute, de les reloger.

Normalisé, un pays emmuré ? Oui, les violences diminuent un tout petit peu. Il est plus difficile d’aller assassiner son voisin d’en face en pleine journée. Mais l’avenir qui se prépare derrière les murs  est inquiétant. Des marmites, d’où on ne sort plus. On ne voit plus les autres. Ceux qui ne pensent pas exactement pareil. Ceux qui ne sont pas protégés par les mêmes milices. « ce n’est pas de reconstruction dont on a besoin, mais de gens qui forcent les politiques et les religieux à travailler ensemble », explique le technicien du son juste avant un direct, ce matin.

Le gris du béton, c’est la couleur de Bagdad. Ces murs qu’on ne peut pas montrer, mais que l’on voit tout le temps.  Il suffit de s’approcher avec une caméra pour être chassé. A chaque fois. Nous avons essayé toute la semaine. Pour montrer les murs, les séparations. Le regroupement ethnique. A chaque fois, interdit. Militaires américains, irakiens, policiers :  "dégagez, interdit de filmer". Il ne faut pas que l’on sache que Bagdad vit dans les murs. Dernière tentative. Muthanna n’y croit pas, moi non plus. Mais on tente. Non seulement c’est interdit, mais c’est dangereux. Explication limpide : "S’il y a des murs, c’est qu’il y a des milices, et plus il y a de murs, plus il y a de milices". Muthanna sourit. A peine arrivés dans le quartier, demi-tour. Sa connaissance des visages, des ambiances, des problèmes : tout lui indique qu’il ne faut pas rester. Il n’y aura donc pas de reportage sur les murs. Mais ils existent. Je le jure. Et c’est terrifiant.

Je pense que les américains en ont assez. Assez de me voir écrire à la lumière de l’écran du portable, assis sur le balcon. A regarder les hélicos passer. A noter combien, quand, vers où. A tâcher de comprendre le ballet.
Il y a un quart d’heure, deux blackhawk à une centaine de mètres de moi. Le deuxième un peu plus haut, toujours. Ils passent, et tirent des leurres. Un rouge, un blanc.

Et là, tout de suite, un seul hélico. Comme s’il fonçait sur l’hôtel. Droit devant. Arrivé à 50 mètres, il tire deux grenades. Bruit assourdissant, puis étouffé par l’eau du Tigre. Puis deux fusées. Encore des leurres. Rouge, blanc. Peut-être pour me rappeler qu’ils me voient comme en plein jour. Et que je les agace. Le blackhawk vire, et rentre se poser. Je ne bouge pas. J’attends. Pas de raison qu’il soit interdit d’écrire en Irak sur un balcon.

Peut-être… peut-être que certains pilotes, certains miliciens, à force de se tuer, en  ont oublié que c’est ici que l’écriture a été inventée. Ici, sur les rives du Tigre et de l’Euphrate. A Ur, Ninive, Babylone, que les premiers, des hommes se sont dits qu’il fallait laisser une trace des conversations, du commerce, des comptes. Ici que l’on se faisait la guerre, en s’écrivant des lettres. Sur des tablettes en argile, avec un poinçon. C’était le cunéiforme. Et c’était la civilisation.

C’est là, aussi, qu’un roi, Hammourabi, a décidé que ce serait bien d’avoir un code. Le premier de l’Histoire.  Des lois, pour régir la vie. Pour ne pas se tromper. Pour juger, et décider. Le code d’Hammourabi, c’est comme ça qu’ils l’appelaient.

La loi, quelle loi, aujourd’hui ? Qui décide ? Qui tranche. Quand Maliki décide de renvoyer Blackwater, Washington décide que les soldats privés restent.
Quand les parlementaires décident de se parler, de s’écouter, les miliciens tuent les voisins, humilient les lois, et polissent leurs mortiers.

Les sumériens, parfois, écrivaient sur des stèles. Pour le plaisir de la civilisation. Pour marquer l’importance d’un évènement.

Des stèles hautes comme des murs.

Bonne nuit, bonne journée,
Lucas 

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