Mardi 18 septembre : « Mardi, pas de sortie »

 

Coup d’éclat du premier ministre à peine le café terminé. Maliki interdit à Blackwater de travailler en Irak. La plus grande compagnie de guerriers privés est allée trop loin, il y a quelques jours… Dans le centre de Bagdad, les mercenaires surarmés et surpayés escortent des diplomates américains. Un carrefour. Que se passe-t-il ? Les versions divergent, mais 9 personnes sont tuées par Blackwater. Dont 8 civils, qui passaient par là.

Cela dit, expulser Blackwater, ça ne va pas être simple : et pour cause, la compagnie est chargée de toute la protection de l’ambassade Américaine. Demain, les diplomates américains sans protection ?

Les irakiens sont ravis. Enfin, des hommes sans lois ni ordres sont punis. Entre eux, ils appellent les soldats privés  "les Mossad". Ici, on ne peut pas faire plus insultant.

Il faut aller dans un café parler avec des irakiens.
Muthanna s’arme de ses téléphones, moi de la caméra. Les gardes encore endormis nous suivent vaillamment, et Walid nous attend au coin de la rue. Je me cache derrière un mur en attendant le signe convenu pour traverser la rue et monter dans la voiture.

Il est 9h30. Le sol tremble. Les arbres bruissent du souffle de l’explosion. Une voiture piégée à quelques rues de là. On ne voit rien. Mais on entend. Après l’explosion, les mortiers. Ca barde. Série de coups. Puis, silence. Et les sirènes. Bilan : 7 morts, 23 blessés. L’attentat a eu lieu sur le parking d’une morgue. Les familles venaient chercher les morts de la veille.

Muthanna hume l’air. Passe des coups de fils. Parle avec les gardes du corps, très vite, l’air énervé. Il hésite. Moi aussi. Eux aussi.
Pas le temps d’hésiter longtemps : une autre explosion, plus lointaine (3 morts, 5 blessés). L’air déçu, Muthanna me recommande de rentrer à l’hôtel. C’est pas un bon jour. Je rentre, penaud. Il va filmer seul.

Je retente ma chance plus tard. Mais là, ce sont les gardes du corps qui interviennent. "Pas de sortie aujourd’hui pour toi". Casser la routine, ne pas sortir tous les jours,  rester peu planqué : ils ont raison.

Comme ils sont sympas, ils m’ont ramené une pleine caisse de Miranda, le Fanta irakien. J’adore le Miranda, ça égaye le poulet,  mais je crois que j’aurais du mal à venir au bout de la caisse…

Du coup, je décide de marcher un peu autour de l’hôtel, entre les murs de protection. Ma balade ne dure pas longtemps : des meutes de chiens errants à la recherche de quelque chose à manger m’empêchent d’aller plus loin. J’imagine qu’ils attendent le poulet dont je ne voudrais pas. Ils n’ont vraiment pas l’air avenants. Je rebrousse chemin, et eux, le poil.

Plus tard, entre deux directs sur "l’affaire Blackwater », mon portable sonne. C’est l’ambassade. Un type qui refuse de s’identifier me pose des questions avec un ton qui ne laisse guère de doute sur son métier : sécurité, hôtel, sorties, voiture « quelle marque, quelle couleur, quelle année ?". Il finit par me hurler dessus. Furieux contre la presse, les télés, etc… Il m’annonce qu’une note est envoyée à Paris pour exiger mon départ de Bagdad.

Sale journée.

Pourquoi pas un Miranda, tiens, pour changer ?

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Stupéfaction. Le mot est faible : 3 femmes irakiennes, la trentaine, sans voile, portable et petit sac à main. Belles. A peine esquissé un "Salaam" qu’elle rigolent.  "Ameriki ?" "Fransaoui"… Et de rire encore plus.

L’ascenseur est lent, dieu merci. Je profite de leur joie, de leur sourire et de leurs yeux. Je leur demande ce qu’elles font… Pas de réponse claire.  Je leur proposerais bien de boire un verre. Mais il n’y a pas de bar, et de toutes façons,  c’est le ramadan. Les portes s’ouvrent de nouveau. Je dois descendre. "Take care", lance la plus hardie des trois. Je ne sais pas quoi répondre. Je les regarde disparaître, sans savoir.
Ni d’où elles viennent. Ni où elles vont.

Retour à la chambre 307.

Bonne nuit,  bonne journée.

Lucas