Lundi 14 janvier 2008 : « Nuit noire. Nuit blanche. »

 

Bagdad est toujours dans le noir. Quand le soleil se couche au-delà des palmiers, derrière le Tigre, le noir s’installe. Progressivement. Mais il est là, dense. Le bruit des générateurs redouble : dans chaque rue, on tente de gagner quelques minutes de courant grâce à l’essence.

Celui de mon hôtel est énorme, mais tombe en panne souvent. Pour dix minutes, une heure, une nuit. Celui d’un grand quotidien américain, pas loin, fait un bruit de vielle 2 chevaux, 24 heures sur 24. Il n’y a pas de silence, à Bagdad. Parfois, c’est la lumière des explosions qui indique que les bombardiers américains ont largué une bombe : les groupes électrogènes font barrage au son des explosifs. Seuls les gros hélicoptères sont plus forts : il happent toute forme de son dans leur sillage.

De ma fenêtre, derrière un pâté de maison, une grande rue. Je sais qu’un convoi arrive car j’en vois d’abord les lumières. Les phares ultra-puissants des premiers blindés qui ouvrent la route. Puis les camions, et les jeeps équipés de mitrailleuses qui encadrent. Ils ne passent que la nuit. Ravitaillement de postes conjoints irako-américains, au cœur de Bagdad : nourriture, armes, munitions, argent. Et relève des troupes. Je tente de percer les mystères de la nuit, mais n’y parvient – bien sûr – pas du tout.

De ma fenêtre, je regarde les maisons des rares correspondants installés. Elles sont bien gardées : pour les anglo-saxons, 5 gardes par journalistes. Plus les chauffeurs, cuisiniers, etc.

Tiens ! Un tel, reporter d’un magazine américain, ne dort pas. Il travaille : la lumière de son écran se reflète sur son visage. Telle autre, britannique, éteint tôt : elle va val,  c’est ce qu’on dit. Depuis trois mois elle n’est pas sortie de sa maison. Mais elle ne veut pas quitter le pays. Continuer à couvrir, quel qu’en soit le prix. 
Et celui-là : qui vit 3 semaines par mois avec les soldats. Depuis 2 ans. Jeune, chaleureux, texan, si bien renseigné. Et un  rire est si puissant. Une nuit, je l’ai entendu rire. 3 heures du matin.  Depuis l’autre côté de la rue. A quoi riait-il ?

De ma fenêtre, j’observe l’ombre d’un garde au passage des convois. Un vieux monsieur, toujours un balai à la main. Qui nettoie, sans fin, la poussière devant une grille. Il est tout petit, un grand foulard autour du cou. Dans la lumière des phares, son ombre, immense, se projette sur l’immeuble. Un géant dans la nuit. Son balai à la main.

De ma fenêtre, un peu plus loin, des maisons, dans le noir. Ma propre lumière, quand elle fonctionne, devient gênante. Une insulte, presque. Une provocation. L’éteindre permet au moins de se fondre. De faire comme les autres : écouter les pannes de générateurs, regarder les phares. Ecouter le noir.

Bonne nuit, bonne journée.

Lucas