Samedi 26 et dimanche 27 janvier 2008 : « Deux frères »

Karim Ismaël Hussein était insurgé. Fayçal Ismaël Hussein l’était aussi. Il y a un an, ils attaquaient les blindés américains à coups de roquettes, envoyaient leurs hommes placer des mines sur les routes. Ils étaient assassins, traqués par les Marines de Camp Fallujah.

Nous allons les voir. Dans la voiture, un peu de tension. Il pleut, il est très tôt. Les panneaux « Fallujah » défilent. Aucun journaliste occidental n’est allé là-bas depuis 2 ans sans escorte américaine. C’est la ville symbole. De tout : de la guerre contre les américains, de la guerre civile, des attentats, des destructions, des réfugiés. Du danger, sous toutes ses formes, visible et invisible. On passe devant la prison d’Abu Graib. La pluie et la boue rendent le lieu encore plus sinistre que d’ordinaire. Quel ordinaire ?

Les barrages se raréfient. Les chiites qui tiennent la sortie de Bagdad ne se montrent plus. Et les sunnites n’osent pas avancer si près de la capitale. Quelques kilomètres à toute vitesse, presque seuls sur la route. Une barrière, on nous fait signe. Nous sommes attendus. Des hommes au visage totalement masqués derrière leurs keffiehs nous entourent. Des armes, tant d’armes. Ils nous escortent sur une route de campagne. Nous arrivons à l’entrée d’une ferme. Quelques secondes de flottement et l’ambiance se détend : « Bienvenue chez moi », lance Karim Ismaël Hussein. Ses gardes sourient. On nous apporte du thé. Tout va bien. Sous ses ordres, 13 000 combattants : tous, comme lui, anciens insurgés. « Oui, bien sûr, nous étions très proches d’Al Qaïda ». Je fais répéter, pour être bien sûr. Il répète. Il assume : « Nous voulons chasser les américains, c’est tout. Mais on a trouvé qu’Al Qaïda faisait trop de dégâts. Et puis la population n’en pouvait plus ». Alors un jour, il a changé de camp. D’ennemi, il est devenu ami des américains. Il est l’un des hommes clés d’Al Sahwa, la nouvelle milice sunnite si chère à George Bush.

Il nous emmène dans son QG, à quelques kilomètres dans une campagne de palmiers. Convois de BMW noires et de vieux pick-up. Il change de voitures à chaque trajet. Le bâtiment principal fait réfléchir : mieux vaut être invité ici qu’autre chose. Les pièces sont glaciales, la pluie s’infiltre, les gardes sourient peu. Il raconte. Le jour où il a changé de camp, son jeune frère a été décapité. « Avec une lame de rasoir ». Et son changement de camp n’est pas éternel : « Si dans trois mois, les américains n’ont pas convaincu les chiites de nous accorder une part du pouvoir…. Je demanderai à mes hommes de laisser Al Qaïda reprendre son travail ».  Même si ce sont eux qui ont tué son frère et 450 membres de sa tribu ? « Bien sûr. C’est la guerre. Les américains sont naïfs. Ils savent qu’on a mis fin à la guerre civile dans la région, mais ils croient que c’est pour toujours. Il faudrait qu’ils comprennent que le futur pourrait être pire ». Dans ce cas, il reprendra son nom de guerre, Abou Maarof.

En quelques minutes, il disparaît. Nous offre une escorte pour aller dans la ville. La file de voitures qui attend au check point américain est interminable. Il y a 27 barrages pour entrer à Fallujah. Nous passons sur le côté. Regards incrédules des américains. Discussions avec les chefs par radio. « Si vous y tenez… ». On nous laisse entrer à Fallujah. Une escorte de la police remplace l’escorte de la milice. Faycal Ismaël Hussein nous accueille, impeccable dans son costume : il a été nommé colonel, commandant de la police de Fallujah. « Mon petit frère m’a prévenu que vous arriviez. Mais c’est moi l’aîné. Soyez les bienvenus ». Décidément, on est toujours les bienvenus. C’est agréable. Moins sans doute pour la file d’une centaine de prisonniers qui arrivent au commissariat. Yeux bandés, les deux mains posés sur celui qui précède, direction la prison, et les interrogatoires : « Ce sont des terroristes, tous d’Al Qaïda », explique le colonel. Et vous, que faisiez-vous avant d’obtenir ce poste ? « J’étais dans le commandos sous Saddam, puis dans l’insurrection contre les américains. Et puis voilà, chef de la police ». Il éclate de rire. Il a choisi la voie officielle. Et il n’est pas d’accord avec son frère cadet. « Moi je trouve qu’il faut respecter la loi. Lui, il arrête et il juge sans juges.. Mais on a le même but ». Et les mêmes exigences. Il faut que les sunnites soient récompensés par les américains et le gouvernement. Sinon… « Je ne vais quand même pas arrêter mon frère et ses hommes si je suis d’accord avec eux ».

Balade dans la ville. La zone industrielle, aux immeubles aplatis par les bombes. Des vagues de béton qui ondulent sur le sol. Le vieux pont de la ville. Je me souviens y avoir passé de très longues heures il y a deux ans, avec une unité de Marines. L’immeuble qu’ils attaquaient alors n’est pas reconstruit. Un vendeur de fruits se plaint : il n’y a toujours pas d’électricité ni d’eau à Fallujah. 

Patrick, infatigable et délicieux arpenteur irlandais des guerres du Moyen-Orient, s’appuie sur sa canne. Je lui avais proposé de venir avec nous. Il referme son carnet. « Vraiment intéressant. Je te remercie »

Une brume infecte et froide enveloppe les piles du pont. Les roseaux avachis n’ont plus la force de pousser dans le fleuve. Plus rien ne se reflète dans l’Euphrate.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas 

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Nous lancerons ensuite la démarche au niveau européen en proposant aux journalistes des 26 autres pays de l’UE de s’associer à l’initiative avec l’ambition de présenter le Panthéon des Journalistes Européen lors de la deuxième édition des Assises de Bruxelles à l’automne 2024.

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