Jeudi 20 septembre : « Piscine »

 

Une Mercedes grise, vitres fumées. Immédiatement derrière, une BMW noire, vitres fumées. Elles roulent sans bruit, mais plutôt vite. Elles accélèrent, s’engagent dans l’avenue Abou Nawas, qui longe le Tigre. Elles sont seules, l’avenue est fermée à la circulation. Elles glissent sur le goudron. Le soleil se reflète dans les ailes nettoyées. Une chicane de murs en béton, qu’elles passent doucement. On remonte une herse. Les voitures s’engouffrent par un gigantesque portail en acier dans la cour d’un immeuble.

J’observe de mon balcon. Je vois tout. Les dizaines de gardes armés. Les tourelles, les mitrailleuses lourdes pointées vers les 4 directions. Les caméras de surveillance.
Les portières de la Mercedes s’ouvrent. Deux hommes en costume descendent. Ceux de la BMW sont déjà dehors, fusil d’assaut le long du corps. Toutes les portières sont fermées avec le même son lourd : des voitures blindées.

Des hommes importants, et leurs gardes du corps. Je me penche encore, pour les voir entrer dans le bâtiment, puis disparaître. C’est fini. Muthanna me dit que c’est une maison qui appartient aux iraniens.

Ce matin, les américains ont arrêté un agent iranien, de la "force Al Qods", qui aurait fait entrer en Irak des explosifs et des terroristes. Téhéran nie. Washington tonne. Comme un air de déjà vu.

La ville est silencieuse, aujourd’hui. Il fait tellement chaud que personne n’a envie de se retrouver coincé dans un embouteillage. Il n’y a plus de convois diplomatiques : les américains essayent de se faire discrets, et les soldats de Blackwater sont confinés à l’ambassade. Pas pour longtemps : personne ne croit vraiment que le gouvernement irakien aura gain de cause contre les amis de Dick Cheney.
Interdits de convois routiers, les diplomates et les généraux convoyés depuis 4 ans par Blackwater sont obligés de se déplacer en hélico. Toute la journée, c’est une navette héliportée. Pas un instant où il n’en décolle pas un de la zone verte, en face de ma chambre. Les murs tremblent, ils volent bas pour aller vite d’un point à un autre. Au bout de quelques heures, c’est assourdissant.

Dans tous les messages, on me demande s’il y a une vie "normale" à Bagdad. La réponse est non, sauf si on place la normalité à  deux voitures piégées par jour, et 20 personnes à la morgue le soir. Et qu’on considère qu’une ville striée de murs en béton est normale. Des murs ethniques, qui cloisonnent, séparent, trahissent. Qui veulent empêcher les attentats mais attisent la haine.

Hussein a 12 ans. Son père a été tué il y a deux ans et demi, en sortant d’une mosquée. Avec sa mère, il est réfugié à l’autre bout de Bagdad, chez un oncle. Sa vie est normale, il va à l’école tous les matins. «  Sur le chemin de l’école, je mets ma main sur mon cœur pour me protéger. Au retour, je remets ma main sur mon coeur ». Toute la journée, sa mère se demande s’il va rentrer. Normal.

Mais oui, il y a des médecins, des avocats, des profs et des étudiants. Mais deux millions d’irakiens réfugiés à l’étranger. Et deux millions réfugiés à l’intérieur, dans leur pays.

 
Muthanna entre dans ma chambre 5 minutes avant notre départ. Cette fois-ci, je m’y attendais. "Tu ne viens pas avec moi, ça devient trop dangereux. Il n’y a personne dehors. Ils vont te repérer". Je fais semblant d’argumenter. Il fait renforcer la sécurité, et passe ses coups de fil.

Le major et ses hommes viennent discuter du nouveau dispositif dans ma chambre. "Ma fi mouchkélé". Il n’y a pas de problèmes.

Alors, on va nager ? Ils me prennent pour un fou. Personne n’a ouvert la porte qui donne sur la piscine du Sheraton depuis des mois. J’insiste et exige son ouverture auprès du directeur.
Elle a l’air propre. Je plonge. Les gardes du corps hésitent, rigolent, et me rejoignent. Tous anciens paras de l’armée de Saddam, ils savent à peine nager. Ils me demandent de rester plus longtemps à Bagdad pour leur apprendre le crawl.  On se marre bien. Le major me remercie. Il ne s’était pas baigné depuis 2002.

Bonne nuit, bonne journée.

Lucas