Dimanche 23 septembre : « Retour »

 

Les peurs sont vite oubliées. Il en reste un souvenir diffus, une mémoire inscrite quelque part. Dès le décollage de Jessica,  un sentiment de culpabilité  fait surface.

Les adieux ont eu lieu en plusieurs temps. Avec les techniciens du  directs, à 3 heures et demie du matin, sur la terrasse du Sheraton.  Je venais d’entendre dans  mon oreillette les Nations Unies enterrer tout espoir de retour rapide en Irak. J’étais le seul à entendre. Je craignais qu’ils ne m’écoutent attentivement. J’avais envie qu’ils parlent entre eux pour ne pas entendre ce que ce j’allais expliquer. Mais Muthanna s’est chargé d’écouter. "D’après ce que l’on peut comprendre pour le moment de la réunion présidée par Ban Ki-Moon et Nouri Al-Maliki, il s’agit encore de promesses sans engagements, et si tout le monde souhaite le retour des Nations Unies en Irak, personne ne l’envisage sérieusement à court terme, tant que le niveau de violence est aussi élevé".

Dès le direct terminé, Muthanna a traduit aux autres. Il est venu vers moi en haussant les épaules. "Tant pis, on continue à y croire, on a pas le choix". Moment de tristesse, vraie. Nuit noire sur la ville, en dehors des deux projecteurs qui me font face. Ils commencent à ranger le matériel, sans un mot. J’essaye de détendre l’atmosphère. Ils s’y attendaient, sans doute.

Chafickh, le chef, est le premier à vouloir oublier. Il prend mon appareil et commence à mitrailler : "Il te faut des souvenirs, parce que tu n’auras peut-être plus envie de revenir". Photos de groupe, puis un par un, à côté de moi. J’ai été une parenthèse, dans leur quotidien dramatique et anxiogène d’une chaîne de télé irakienne.
La séance photo s’éternise. Je n’ai plus envie de dormir. Il y a un peu d’air sur la terrasse. On reste à discuter, à échanger les e-mails, à parler de la France, de l’Irak. Une patrouille américaine passe en contrebas, ralentit. Collectivement, nous l’ignorons.

Dans deux heures, début de l’opération "départ".  Après une longue série de recommandations des uns  à l’autre et de l’autre aux uns, retour dans ma chambre. Impossible de dormir. Je sais que Muthanna et les gardes du corps, dans la chambre à côté, mangent avant le lever du soleil en préparant la sortie de l’hôtel et la route de l’aéroport.

Fenêtres grandes ouvertes, je guette tous les signes. Pour les garder. Pour me souvenir des nuits de Bagdad en septembre 2007. De ces infimes bruits qui rompent la monotonie des hélicoptères. Une voix, parfois, près du fleuve. Qui parle ? A qui ?  Un bruit de moteur : un courageux ou un fou qui brave le couvre-feu. A quoi pensent les irakiens, quand ils ne dorment pas ?

A l’aube, tension. L’un des policiers, chargé d’amener la voiture, est en retard. Il ne répond pas. Muthanna est furieux, et inquiet. Toute son organisation semble compromise. Une demi-heure passe. Une heure. Plan B déclenché. Finalement le chauffeur arrive. Il était bloqué à un check-point, et ne voulait pas répondre à son téléphone pour ne pas attirer l’attention. Tout le monde se calme.  Mes bagages sortent en premier. Sans moi. 20 minutes plus tard, c’est à moi de partir. Très rapidement, avec deux gardes du corps. Je m’engouffre dans la voiture prête à partir. Walid, le chauffeur, a repéré le trajet un peu plus tôt. Il faut éviter les bouchons. Sortir de la ville. Je suis encore plus tassé que d’habitude. Je me rappelle l’après-guerre, quand nous quittions Bagdad vers Amman ou le Koweït, en voiture et en musique, tranquilles ou presque.

Sur l’autoroute, Walid fonce. Les gardes du corps aussi. Ne pas être doublés. Ne pas donner prise. De l’autre côté de la route, un immense embouteillage. Une jeep américaine a sauté sur un IED, une bombe placée sur le bord la route. L’avant n’existe plus.  Walid observe les énormes pick-up de Blackwater venir porter secours à l’armée des Etats-Unis. Il balance la tête, d’un côté, de l’autre, l’air de plus rien comprendre. A ces bombes, ces morts, ce pays. Je sais qu’il rêve de monter dans l’avion à ma place.

10 kilomètres, puis le premier barrage de l’aéroport. Encore 5 à faire, mais ce sera seul, dans un autre taxi.
Muthanna , Walid, Abbas, Abou Ahmad, et Mohammed, doivent faire demi-tour. Sur le bord de la route, encore des adieux. Les policiers vont retourner dans leurs commissariats. Muthanna à 300 kilomètres de Bagdad, où il a caché sa femme et sa fille.
Je me fais l’effet d’un lâche, qui laisse ceux qui m’ont permis d’être en Irak, de travailler, et de raconter.
Eux retournent dans l’enfer de Bagdad. Moi, pas.

Tristesse, dans leurs regards. Dans le mien, certainement. J’accélère les adieux. Mais il y a encore dix check-points. Des chiens anti-explosifs, des fouilles au corps, des fouilles de bagages. Encore des chiens. A côté, l’aéroport Ben Gourion à Tel Aviv est une passoire.

Jessica est là, en bout de piste. Même équipage. Pendant que l’avion monte, en vrille (mais on s’habitue), j’essaye de penser à la bière que je vais boire à  Amman. Je sais qu’elle sera un peu trop amère.

En bas, deux colonnes de fumée sur la route de Fallujah. Une dernière palmeraie, et le désert irakien.

Bonne nuit, bonne journée.
Lucas 

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