Dimanche 16 septembre : « Sunday, bloody Sunday »

 

Après la bombe, le massacre continue. C’est la nouvelle technique des terroristes en Irak.

Ce matin, à Mansour, sur l’une des rares places où les magasins sont ouverts, une voiture piégée explose.
Déflagration, sirènes, arrivée des forces irakiennes, survol par un hélicoptère américain : les irakiens connaissent le scénario par cœur. Mais pendant que les blessés  et les morts sont évacués, une fusillade éclate. Les auteurs de l’attentat se sont installés sur place pour contempler leur bilan, et en profitent pour l’alourdir à la mitraillette. Le combat avec les soldats dure près d’une heure.
Au total, 9 morts et 19 blessés. Pas un soldat touché. Pas un insurgé à terre. 9 morts et 19 blessés, tous civils.

Avec Muthanna, on décide de bouger. Le Sheraton rend neurasthénique. Mais pour faire un reportage  (un bien grand mot dans ces circonstances)….patience.
Muthanna est parti en éclaireur. Je voulais passer la rupture du jeûne, l’Iftar, avec des gens normaux. Pas des soldats, pas des serveurs, pas des policiers, pas des gardes du corps. Des irakiens, en vrai.

Il a trouvé une famille qui accepte. Mais il  faut qu’il aille leur demander de ne rien dire (les irakiens ont tendance à prévenir tout le quartier pour tout évènement, pour le faire partager, ce que nous cherchons justement à éviter…). Puis il  repére le meilleur trajet, et tente de savoir s’il risque d’ y avoir un embouteillage.

Deux heures plus tard, il revient, et nous mettons en branle la caravane. Pour sortir du Sheraton, et retrouver le chauffeur : un bon quart d’heure. Il faut contourner les murs anti-roquettes, marcher au milieu des décombres d’un hôtel ravagé par un attentat il y a quelques mois, et traverser une rue que tous les Bagdadis empruntent à fond.

Nous roulons vers Karrada, un quartier devenu un peu plus calme. Premier barrage de police. Et petite suée : les policiers n’ont pas l’air très avenants, et demandent mon passeport. Walid, le chauffeur, a l’air très angoissé. On passe. "Ce sont des faux policiers", explique calmement Muthanna. Visiblement, ceux-là n’avaient rien contre la France…

Devant la maison des Dawood, qui nous accueillent, on ne traîne pas. Juste le temps de faire un plan extérieur, et quelques types arrivent, l’air de rien, pour voir… Moi, j’ai pas envie d’être vu.

Nos hôtes sont charmants, comme toujours. Ils me demandent pourquoi je prends le risque de venir les voir. Pendant qu’on discute, deux énormes Blackhawks américains survolent le quartier. Une habitude.

La nuit tombe, il faut faire vite. Ne pas s’attarder. Les Dawood sont vexés qu’on ne mange pas avec eux.  Tant pis.

Tous phares éteints, on reprend la route. Différente. Jamais deux fois le même trajet.

Certains quartiers ont un peu de lumière. D’autres, plongés dans l’obscurité. Je distingue les formes d’un char au coin d’une rue. Présence ni rassurante ni inquiétante. Juste une vision tellement normale à Bagdad. On se réhabitue vite.

Brusquement, une rue un peu animée. Un magasin tout illuminé qui vend des jus de fruits. J’ai envie de m’arrêter, mais Walid me sourit dans le rétro. "pas ce soir, il est trop tard".  Il n’est même pas 19 heures. L’heure, à Bagdad, de se cacher.

Bonne nuit, bonne journée,
Lucas