Dimanche 13 janvier : « Quartiers nord »

 

3 jours de travail et de préparation. Forcément, tout le monde est un peu tendu dans la voiture. Et dans celle des suiveurs. Il faut que ça marche.  Direction le nord, un quartier où plus personne ne va. Et pour cause. Pendant 4 ans, Adamiyah a été le théâtre des affrontements les plus violents de Bagdad. Les miliciens sunnites, ceux d’Al Qaïda, ont combattu tout le monde : les chiites, les sunnites, et bien sûr les américains.

Le ciel est bas. Gris, et fade. Sur la bretelle d’autoroute qui nous amène au barrage à l’entrée du quartier, je vois des toits, et des hommes en armes. Impossible de sortir la caméra, mes gardiens me l’interdisent formellement pour le moment. Toutes les voitures alentours peuvent être suspectes.  Les immeubles marquent le temps des combats : éventrés, troués, à terre. Plus de vitres sur les grands immeubles. Même la chaussée n’a pas été réparée des impacts d’obus de mortier.

Au premier check-point, incrédulité des miliciens : rien à faire ici. Trois canons de kalachnikov flambant neuves sont braqués sur nous.  Mais Muthanna a les bons numéros. Après vérification de toutes les identités, le visage fermé du chef se transforme en sourire accueillant. Comme presque toujours ici… Il faut avoir les codes, les numéros, et ne pas broncher.

100 mètres plus loin, on nous attend devant la mosquée. Cinq hommes en armes, membres de ce fameux "Al Sahwa", qui ont repris le contrôle de la zone. Le 10 novembre dernier, lassés sans doute par la boucherie, un bon nombre de miliciens ont choisi d’accepter l’offre américaine : des armes, de l’argent contre la promesse de chasser Al Qaïda. Pour beaucoup, il s’agissait juste de changer de camp : mathématiquement, les rangs d’Al Qaïda se sont dégarnis au profit d’Al Sahwa. Sauf que tout peut basculer de nouveau. Et personne ne s’en cache. Il suffit rechanger de camp… Avec cette fois des armes neuves et des dollars plein les caches.

Malgré le changement d’uniforme, le message n’a pas changé : les américains doivent partir. "Nous pouvons nous occuper du ménage tout seul. Pas besoin d’eux", dit un jeune, keffieh palestinien autour du coup, et fusil d’assaut dans les mains.  D’ailleurs, les américains ne viennent plus ici. Depuis plus d’un an. A la jumelle, ils observent depuis l’autre côté du pont, dans un quartier chiite. Et même de là, leurs postes ont pris quelques missiles.

Les rues sont calmes. Un peu trop. La vie a du mal à reprendre. Ici, chaque famille, dit-on, a perdu au moins quelqu’un dans les combats. Et toutes les familles s’attendent à une reprise des hostilités dans les semaines à venir. « L’étrange défaite » d’Al Qaïda, rares sont ceux qui y croient.

Nous avons rendez-vous avec quelqu’un. Mais nos miliciens ne nous quittent plus. Je sonne à la porte. Regard effaré de mon interlocuteur : "Je ne peux pas parler devant eux, partez vite".  La peur. Celle, qui malgré les sourires et l’hospitalité, ne quitte pas les regards de Bagdad.
Bonne nuit, bonne journée,

Lucas