Presse : un problème bien français

Le président Sarkozy a clos le 23 octobre des États généraux lancés par lui et que j’ai co-présidés. Désormais libre de parole, voici ma vision de la crise de la presse écrite en France :

1. La crise économique de nos quotidiens nationaux est une crise de contenu plus qu’une crise de prix de vente ou de coûts.

Plus qu’ailleurs, nos quotidiens sont en crise. Prenons deux pays voisins à chiffre de population comparable. Les cinq quotidiens de qualité vendent environ 5 millions d’exemplaires en Grande-Bretagne (Daily Mail, Daily Telegraph, Times, Guardian, Independent) contre environ 1 million d’exemplaires en France (Parisien/Aujourd’hui, Monde, Figaro, Libé,
Croix). Les deux quotidiens leaders en Italie (Corriere della Sera, Repubblica) vendent deux fois plus que leurs alter ego en France.
Pourquoi ? Nos quotidiens ont oublié leurs acheteurs et non l’inverse. Tous nos quotidiens ou presque, avec des rédactions parisiennes tours d’ivoire, ont perdu la proximité avec leurs lecteurs. Ils ont abandonné la proximité géographique aux quotidiens régionaux et la proximité de centres d’intérêt aux magazines, à l’Équipe et aux Échos. Surtout, ils
s’accrochent à leur faible proximité politique en un temps où les repères gauche-droite disparaissent. En ce sens, la crise économique de nos quotidiens est aussi la crise d’un type de presse à la française, la presse d’opinion. En "forçant sur l’opinion", elle a délaissé le cœur du métier : l’enquête et le reportage, local ou international, qui surprennent le lecteur, le captivent avec des mots ou des photos. Et elle a oublié sa force face à tous les petits écrans : la mise en page visuelle
de l’info, au service de l’explication du monde. Symbole de la déconnexion avec le lecteur : nos quotidiens nationaux (sauf
le Parisien/Aujourd’hui) ne paraissent pas le dimanche, jour où l’on a le plus de temps de lire. Sortent-ils le dimanche en Grande-Bretagne et en Italie ? Évidemment. Cette crise bien française s’inscrit dans un contexte mondial d’innovation
technologique. Internet grignote les lecteurs et les revenus publicitaires de la presse écrite (et audiovisuelle). Comme la télé avait en partie ringardisé la radio et les journaux, surtout auprès des nouvelles générations. Problème : à part pour le génie-géant Google, il est difficile de gagner de l’argent avec l’info sur Internet.

2. La crise de crédibilité de la presse écrite (et parlée) est une crise du journalisme.

Le baromètre TNS-La Croix montre, grosso modo, que la moitié des Français ne jugent pas leurs journalistes crédibles. On est loin du taux de 98% chez les Japonais, très polis, me rétorquererez-vous. Les Nippons sont les premiers lecteurs de journaux au monde. Leurs deux quotidiens-phare (Asahi et Yomiuri) vendent deux éditions par jour à pas loin de 20 millions d’exemplaires le matin et 10 l’après-midi. La population du Japon est 2 fois celle de la France, pas 20 fois, comme celle de la Chine !

Et si la crise du journalisme en France (pensez à l’affaire Baudis) aussi était celle de la presse d’opinion ? Près de 2 Français sur 3 ne trouvent pas leurs journalistes indépendants. Rappelons que l’indépendance est la qualité numéro 1 du journaliste, homme de contre-pouvoirs. Elle a fait d’Albert Londres, au temps du bagne de Cayenne, ou de Bernstein/Woodward, à l’époque du Watergate, nos héros. Or, de nombreux journalistes français ont oublié notre métier, raconter des faits, et LA règle d’or : séparer faits et opinions. Cette confusion des genres est démultipliée avec les blogs où on ne dit pas à l’internaute s’il lit un journaliste (qui n’écrit pas ce qu’il veut) ou un éditorialiste (qui écrit ce qu’il veut). Pire : en France, il n’est pas rare que des directeurs de publication (en charge du business et non de la rédaction) donnent leur opinion dans leurs journaux ou magazines. Non seulement c’est un tabou mais, aux États-Unis, la règle va plus loin : les
articles (factuels) et les éditoriaux (engagés) ne doivent pas être écrits par les mêmes journalistes. Pourtant, dans cette distinction faits-opinions se trouve la vraie indépendance du journaliste : entre son bulletin de paie et son bulletin de vote, entre des techniques journalistiques rigoureuses (comme la vérification des faits) et des opinions libres, entre l’objectivité honnête et le militantisme.

3. Nos quotidiens sont sauvés par l’État ou de riches industriels

L’État français aide la presse (merci) au nom de la démocratie et surtout du pluralisme d’infos et opinions. La presse écrite reçoit environ 1 milliard d’euros par an d’aides surtout indirectes (TVA super-réduite à 2,1%, tarifs postaux avantageux, abonnements de l’Etat à l’AFP, réduction d’impôt sur le revenu pour les journalistes et de charges patronales, etc.). Sans cette aide de l’État, il est probable que l’Humanité, la Croix et France-Soir, même possible que Libé et le Monde, soient morts et mes trois quotidiens pour enfants et ados, pas nés. L’État pratique ici, comme pour le cinéma ou le livre, la fameuse exception dite culturelle ou française. Faute de rentabilité et de fonds propres, nos quotidiens sont vendus parfois à des industriels fortunés (Rothschild pour Libé, Dassault pour le Figaro, Arnault pour les Échos, le plus rentable, même Lagardère pour le Journal du Dimanche et une partie du Parisien/Aujourd’hui, du Monde et de l’Huma). Ceux-ci ont parfois des liens professionnels ou amicaux avec l’État ou ses représentants… mais, les journalistes étant farouchement
indépendants, cela ne doit pas poser de problème !

Remarque optimiste : le pluralisme d’infos et opinions en France est aussi en grande forme grâce à l’émergence de quotidiens d’actualité gratuits (Metro, 20 Minutes et ceux de Bolloré), de magazines à succès (Marianne, Courrier international, la revue XXI) et de multiples sites d’info comme LePost.fr ou le Bondy-blog et aussi ceux de la presse, sans parler des réseaux sociaux, sites personnels et blogs individuels. Notons d’ailleurs que toutes ces créations, tout comme le regretté InfoMatin, n’ont pas été le fait de gros groupes très concentrés…

En résumé, certains de nos journaux sont moins bons qu’ailleurs, certains de nos journalistes sont moins pros qu’ailleurs… mais nos quotidiens ont trouvé des sauveurs… et le pluralisme d’opinion est vivace grâce à des entrepreneurs de presse et à Internet.

Par François Dufour, rédacteur en chef co-fondateur de Play Bac Presse, administrateur de la World Association of Newspapers.