Presse et Internet : la question brûlante des droits d’auteur…

Dans les couloirs des Etats Généraux de la presse écrite (EGPE), une des
questions les plus brûlantes est celle des droits d’auteurs. Dans un
article publié sur le site E24, Frédéric Filloux du Groupe Schibsted
explique pourquoi leur adaptation est indispensable. Selon lui, une
piste possible serait la licence à
géométrie variable sur la base des Creative Commons…


De Joseph Kessel à www.joekessel.com

article paru sur le site E24 (reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur)

Frédéric FillouxLes EGPE sont plus intéressants par les enjeux qu’ils révèlent que par les propositions qui en sortiront. Sur la question des droits d’auteurs, les Etats Généraux auront eu le mérite de faire progresser le débat. Schématiquement, deux visions s’opposent. Les patrons de presse prônent une refonte du système de protection des œuvres journalistiques; ils veulent éviter de passer à la caisse à chaque déclinaison de ladite œuvre et pourvoir utiliser à plein le catalogue numérique qui s’offre à eux. Car actuellement, un article de journaliste réutilisé sur le web du journal dans lequel il est paru est soumis à une rémunération supplémentaire sous forme de droits d’auteur. En face, les syndicats de journalistes défendent le statu quo; ils arguent de la protection des œuvres et demandent une rétribution supplémentaire pour chaque réutilisation.

Dans les entreprises de presse, les deux parties ont souvent signé des accords. Mais au fil du temps, ils se révèlent imparfaits et d’application incertaine: la propriété intellectuelle n’est en effet pas du ressort de comités d’entreprise (les tickets restaurants, si), les accords peuvent donc être dénoncés à tout moment; un seul journaliste – légalement détenteur des droits sur sa production – peut en refuser l’application pour ses propres articles, rendant le tout ingérable sur un plan économique. Bref, ce n’est pas avec cela qu’on va construire les médias du XXIe siècle.


Dissémination

Regardons le futur du journalisme en intégrant l’évolution technologique et celle des modes de consommation induits. Trois éléments sont à prendre en considération:


1. Le support.
En France, l’essentiel de cette notion remonte à la loi du 11 mars 1957

A l’époque, tout est simple. Les textes sont produits sur des machines à écrire, transmis à des ouvriers du livre qui, au terme d’un processus à forte empreinte-carbone, vont produire des journaux que les gens vont lire en masse, avant d’emballer le poisson avec. Les archives sont physiques, ce sont des coupures de presse qui jaunissent à mesure que la lignine du bois contenue dans la pate à papier s’oxyde. On est là dans le tangible.

A quoi ressemble le support journalistique cinquante ans plus tard? Il est disséminé, atomisé. La génération Y (les petits jeunes nés entre 1979 et 1994 selon la définition usuelle ) ne lit que très occasionnellement un support papier. Au contraire, elle ne voit l’information qu’au travers de la multiplicité des plateformes: sites internet, aggrégateurs (comme GoogleNews), YouTube, iPod, téléphone mobile, widgets, flux RSS, etc. De la même façon, cette génération escompte bien pouvoir partager cette information, se l’approprier. Beaucoup de médias modernes ont intégré cette notion en proposant des liens au bas de chaque article permettant de les partager sur d’innombrables réseaux sociaux. Même le Times of India ne propose pas moins de treize options différentes aux internautes !


2. L’œuvre.
En France, un papier de reportage façon Joseph Kessel a théoriquement le même statut juridique qu’une brève synthèse d’actualité signée. Pour indiscutable qu’il soit légalement, cet amalgame devrait être reconsidéré à la mesure d’une évolution fondamentale. Les contenus éditoriaux se scindent désormais en trois composantes:

– L’information "universelle" (en anglais, on oserait le terme "commodity"- de quoi provoquer un AVC chez un adhérent du SNJ-CGT). Cette information se retrouve partout au même moment. C’est typiquement les déclarations politiques du week-end, ou la vidéo du dernier discours d’Obama.

– Les "contenus générés par les utilisateurs", autrement dit, les commentaires, les blogs. Pour ceux-ci, la valeur éditoriale varie autant que la diversité des auteurs. Cela va du frustré qui aboie sa haine de la pensée unique depuis sa soupente glaciale, à la contribution précieuse d’un expert es qualité, ou d’un passionné rigoureux.

– l’information à valeur ajoutée, produite par des professionnels étiquetés comme tels; cette catégorie comprend les reportages qui impliquent risque, compétence, lourd investissement de la part de l’entreprise éditrice, mais aussi l’expertise sous toutes ses formes (analyse, commentaires…).


3. La production.
La dissémination sur des plateformes réclamées par le public suppose une adaptation des "œuvres" à chaque support. Intervient alors la notion -diabolique pour les "auteurs"- de retraitement de l’information. En d’autres termes, les fonctions de collecte de l’information seront de plus en plus séparées de celles d’édition et d’adaptation aux supports. Ces fonctions seront de plus en plus techniques et collectives lorsqu’il s’agira de productions multimédia complexes.

Pour l’heure, on est dans le déni (ou l’incompréhension). Exemple aux EGPE avec ce syndicaliste de L’Express qui évoquait le peu de considération de la rédactrice senior, spécialiste des questions russes, envers le papier d’un jeune journaliste du web qui, selon elle, manquait de profondeur. Des membres du groupe de travail ont tenté de faire prendre conscience au représentant SNJ de l’énormité de son propos en suggérant qu’une rédaction incapable de tirer profit de l’expertise maison sur son site web avait du souci à se faire pour son avenir.


Licence flexible

On le voit, dans un tel contexte, les vénérables concepts de 1957 vont mal vieillir. Des pistes existent. Toutes reposent sur le principe d’une licence à géométrie variable qui permettra de distinguer toute cette production éditoriale, selon sa valeur intrinsèque, son origine, ses modes de production et de dissémination. La forme la plus aboutie de cette évolution légale est incarnée par le Creative Commons , popularisé par Lawrence Lessig, célèbre professeur de droit de Stanford (son blog ici ).
Le Creative Commons se définit par le label "Certains droits réservés" qui limite les usages de la production intellectuelle au-delà du "Copyright" pur et dur.

Les syndicats de journalistes et d’auteurs se trompent de bataille en voulant préserver en l’état le droit d’auteur conçu pour un support vieux d’un siècle. L’enjeu essentiel est en revanche la notion de préservation, de protection du sens de la production éditoriale moderne qui risque d’être malmenée, dénaturée par une moulinette numérique à laquelle il est vain de vouloir échapper.

Frédéric Filloux


Le site E24
Plus d’infos sur le Creative Commons