Lucas Menget : « Ce n’est pas au gouvernement de nous dire comment on doit travailler ! »

Lucas Menget à BayeuxGrand reporter et correspondant en Irak pour France 24, Lucas Menget a participé jeudi soir à un débat intitulé « L’Irak : autopsie d’une longue descente aux enfers ». Il était entouré des reporters de guerre Patrick Baz (AFP), Patrice Claude (Le Monde) et Adrien Jaulmes (Le Figaro). Le public de Bayeux a pu interroger les journalistes sur leur métier et le conflit irakien : Faut-il braver les interdits du gouvernement ? Comment peut-on rester indépendant lorsqu’on couvre un conflit aux côtés de l’armée ? Autant de questions abordées sur lesquelles Lucas Menget revient aujourd’hui…

Hier soir on a pu voir quelques extraits de votre reportage « L’Irak, cinq ans après » réalisé avec Guillaume Martin pour France 24. Le public semble de plus en plus en demande de sujets de ce format à la télévision…

Il faut arrêter d’opposer le monde du documentaire et le monde du magazine ou de l’info. Le 26mn que j’ai fait dont on a vu quelques extraits hier soir a été réalisé en même temps que d’autres sujets plus courts. On peut traiter plusieurs choses à la fois et de manière sdifférentes. Le long, c’est le résultat de 5 semaines de travail qu’on n’était pas du tout sûrs d’avoir.
C’est vrai que le public a besoin de témoignages et le problème, pour ce qui est de l’Irak, c’est que la plupart des spécialistes ne peuvent plus y aller pour des raisons de sécurité. Finalement, on se retrouve être les seuls témoins là-bas. France 24 est actuellement la seule télévision française à envoyer des journalistes dans cette région.

Le débat public sur la guerre en Irak à BayeuxVous expliquiez, lors du débat, qu’après la capture des otages français à Bagdad en 2005 le gouvernement français a demandé aux médias de ne plus envoyer de journalistes en Irak. RFI a interdit aux journalistes de se rendre dans cette zone. Faut-il parfois braver ce genre d’interdiction ?

Il ne faut pas les braver parfois mais tout le temps ! Car ce n’est pas au gouvernement de nous dire comment faire notre métier. Le gouvernement peut jouer son rôle d’alerte et dire « Attention, on a des informations sur d’éventuels kidnapping ». Il faut l’écouter. Mais ce n’est pas à eux de dire comment la presse doit travailler. Après c’est à nos supérieurs de faire parfois écran entre nous et  les mises en garde du quai d’Orsay. Grégoire Deniau de France 24 m’a toujours beaucoup soutenu dans mon travail, affirmant sa confiance sur ma manière de travailler en zone de conflit. Il faut être extrêmement discret. La plupart des reporters qui travaillent là-bas le savent.

Vous avez suivi de près le conflit aux côtés de l’armée américaine, étant parfois ce qu’on appelle un journaliste « embedded », c’est-à-dire « incrusté » aux troupes de l’armée…

Le débat public sur la guerre en Irak à BayeuxIl y a plusieurs guerres en Irak mais la principale reste tout de même celle de l’armée américaine contre l’insurrection. Et on est obligé d’être d’un côté. Ce mythe du journaliste qui passe d’une ligne à l’autre en permanence est impossible. Personne n’a jamais contesté l’importance historique et journalistique des photos de Capa prise lors du débarquement. Mais ce qu’on oublie parfois c’est que lorsqu’il a fait ce reportage, Capa était en uniforme américain et il n’était pas censuré, même si ses photos sont parfois très dures pour l’armée américaine. On ne devient pas un pion de l’armée parce qu’on travaille à ses côtés. Des liens se créent car on passe du temps ensemble, mais cela n’empêche pas d’avoir une vision critique. C’est justement là qu’on se rend compte de la jeunesse des soldats, de leur ras le bol… Ce n’est pas de l’extérieur. En travaillant aux côtés de l’armée américaine on peut aussi se rendre compte qu’il y a des gens biens qui essaient de faire des choses mais que politiquement ça ne suit pas. Les militaires ont eu conscience beaucoup plus vite des erreurs qui ont été commises par la Maison Blanche. Et les journalistes américains qui les accompagnaient ont pu rendre compte de cela dans leurs reportages.

Vous êtes correspondant de guerre par choix. Psychologiquement comment peut-on gérer la peur, la violence et les traces de la guerre?

On n’est jamais blasé. Si on le devient il faut arrêter tout de suite. Si on a répondu de manière décontractée et souriante à certaines questions un peu délicates hier soir, c’est d’abord parce qu’on n’aime pas parler de ce qu’on ressent là-bas. On en parle parfois entre nous sur le terrain mais je crois que chacun se débrouille un peu comme il peut avec ces choses-là… Lorsqu’on se retrouve entre nous à la fin de la journée et qu’on parle, on évacue déjà un peu de la peur.
On n’est jamais qu’un témoin de ce qui se passe et on sait qu’on a, nous, la possibilité d’en sortir. C’est ce qui fait toute la différence. L’année dernière par exemple, au bout de cinq semaines en Irak j’avais l’impression d’être dans un asile de fous. Mais je savais qu’en un claquement de doigts ou presque, j’avais la possibilité de rentrer chez moi. Et de passer à autre chose. Même si tout ce que j’ai vu reste forcément dans un coin de ma tête. Bien sûr que voir une tête décapitée dans la rue c’est traumatisant. Mais raconter est déjà une manière d’évacuer. On a tous des mécanismes de défense, des écrans. Le journalisme en est un.

 

Propos recueillis par Daphné Kauffmann
Photos : Tiphaine Bellambe

Le site du Prix Bayeux-Calvados
Le site de France 24
Lire les Carnets de reportages de Lucas Menget

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