Jérôme Garcin : « Ne jamais prendre le lecteur pour un con »


Jérôme Garcin par Christophe Abramowitz
A l’occasion du Salon du livre de Paris (du 14 au 19 mars), rencontre avec Jérôme Garcin, chef du service culturel du Nouvel Observateur, et animateur de l’émission Le Masque et la plume, le dimanche soir sur France Inter.

« Il faut tout faire pour que les journalistes culturels soient des journalistes comme les autres » explique le fondateur de L’Evénement du jeudi qui évoque avec nous les spécificités de son métier.

Comment définiriez-vous votre métier ?

Je suis journaliste culturel et j’exerce mon métier dans tous les domaines de la création. J’avais l’habitude de l’exercer jadis dans des domaines qui étaient hermétiquement séparés. Jusqu’à la fin des années 70, par tradition dans ce pays,  et dans la presse, il y avait les « littéraires » et ce que l’on appelait les « arts-spectacles ». Ces frontières m’avaient déjà paru arbitraires. Depuis Les Nouvelles littéraires, mais surtout depuis L’Evènement du jeudi, que nous avons créé avec Jean-François Kahn, j’ai exercé mon métier dans des domaines où j’ai tenté de rassembler ce qui était distinct : les livres, le cinéma, le théâtre… Ma fonction est exactement la même à la radio, à la tribune du Masque et la Plume sur France Inter, qu’au Nouvel Observateur. Je l’occupe avec le même souci de penser la création dans toutes ses formes.

Quelles différences y a-t-il entre le journalisme d’information générale et le journalisme culturel ?

{xtypo_rounded_right1}Jérôme Garcin (Radio France / Christophe Abramovitz)Jérôme Garcin : son parcours{/xtypo_rounded_right1} Il faut tout faire pour que les journalistes culturels soient des journalistes comme les autres. Je n’aime pas cette différence un peu ontologique que l’on fait entre le journalisme au sens large et le journalisme culturel. Comme si c’était une maladie ou un cas spécifique. Si l’on prend les vieilles règles ou lois du journalisme comme le compte-rendu,  le reportage, l’interview, l’enquête : tous ces modes d’expressions journalistiques sont entièrement applicables au journalisme culturel. Ce serait une erreur de distinguer la culture du reste. Malgré tout, il y a une différence assez importante. Le journaliste d’actualité, sociale ou politique, est beaucoup plus soumis aux règles et aux impératifs de l’actualité, que le journaliste culturel. Dans l’idéal, celui-ci ne doit pas traiter simplement de l’actualité du livre ou du cinéma, mais tenter de dégager des lignes, d’inventer des concepts, de créer des idées à partir de ce qui se fait. Il doit, à partir de l’actualité, comprendre ce que sont les tendances, les modes, ce que Barthes appelait les mythologies. Alors que le journaliste politique est un peu contraint de suivre ce qui, au jour le jour, fait l’actualité.

Il y a quand même un agenda des sorties de livres, de films, des expositions.

Bien sûr, mais l’idéal est de ne pas le respecter. Evidemment, c’est difficile de ne pas parler du film de Paul Thomas Anderson quand il sort. Mais l’idée est de toujours trouver autre chose que le traitement pur et simple de l’actualité. Une chose est de parler de Millenium quand le livre est sorti, une autre chose est de parler de la « millenium-mania », comme nous l’avons fait au Nouvel Observateur il y a quinze jours. C’est-à-dire : quel sens à cette « millenium-mania » en France ? Autre exemple en cinéma : On s’est interrogé sur cette mode des documentaires. Y a-t-il un alter documentaire ? Le rêve est donc de se dégager de l’agenda pour inventer un nouveau journalisme culturel.

Quelles sont les qualités d’un bon journaliste culturel ?

Il faut d’abord avoir un vrai et pur esprit critique. Y compris en se trompant. Il faut être convaincu de son jugement. On peut ne pas aimer un film qui est bon ou, aimer un film qui est mauvais, pourvu que ce soit argumenté. Dans l’idéal, le critique doit être un journaliste de terrain. Le bon journaliste culturel est donc doté d’un jugement ferme, même parfois radical, et il se double d’un vrai enquêteur. L’un sans l’autre est toujours dangereux.

Les journalistes culturels ont donc un ego « important » ?

J’en suis convaincu. Vingt ans d’animation au Masque et la Plume me le prouvent : un bon critique a un ego assez prononcé, mais surtout, il a un avis encore plus prononcé que son ego. Le journalisme culturel est plus dur qu’il y a 20 ans, qu’aux débuts du Masque et la Plume. Aujourd’hui, le poids économique de la culture est devenu tel que la  force de frappe de la promotion est de plus en plus en lourde. Si on n’a pas un ego un peu fort, on se fait très rapidement laminer. Et surtout, on avale comme autant de couleuvres, ce que nous vendent les attachés de presse.

Justement, comment gérez-vous ces rapports avec les majors du cinéma, de la musique ou encore de l’édition ?

J’au une politique qui ne regarde que moi. : je refuse de voir les partenaires en communications de ces maisons-là.  Il m’arrive de les appeler pour avoir un rendez-vous ou un renseignement. En revanche, je ne déjeune pas avec eux… Ce n’est pas parce que je n’aime pas ces gens, mais je pense que dès le moment où l’on commence à avoir des liens qui, par la force des choses, deviendraient amicaux voire affectueux, on perd sa liberté de penser. C’est ma manière de travailler. C’est aussi parce que j’ai le luxe de pouvoir faire comme ça. L’exemple, ce sont les bonnes feuilles de livres que nous publions parfois dans l’Obs. On ne me propose pas, je demande. Je choisis.

C’est aussi parce que vous êtes Jérôme Garcin et que vous représentez le Nouvel Observateur. Votre notoriété travaille pour vous.

Je ne suis pas dupe, c’est un luxe. Quand j’ai commencé il y a 30 ans, je déjeunais avec les attachés de presse, c’était l’inverse même de ma position actuelle. J’essayais de vendre le journal pour lequel je travaillais, Les Nouvelles littéraires. Je ne nie pas les privilèges de mon statut actuel. Ils me permettent d’exercer mon métier avec une liberté totale.

On reproche souvent aux journalistes culturels d’écrire pour eux. Bref, de ne pas se mettre forcément à la portée de leurs lecteurs. Qu’en pensez-vous ?

J’ai travaillé pour des journaux très différents : Les Nouvelles littéraires, L’Evènement du jeudi, L’Express, Le Nouvel Observateur depuis douze ans. Et aussi à la radio et à la télévision. Ma seule constante a été de m’exprimer, sans démagogie, exclusivement pour les lecteurs ou les auditeurs. Quand on me dit qu’un article de l’Observateur est injuste, ça me laisse indifférent. En revanche, je ne supporte pas que l’on me dise qu’il est incompréhensible. J’ai toujours travaillé de manière pédagogique. C’est assez simple. Dans l’Observateur, il y a toujours un encadré pour resituer l’auteur ou le réalisateur. Je crois qu’il faut rappeler qui sont, par exemple, Claude Sautet ou bien François Mauriac, ne pas partir du principe que tout le monde sait. J’ai horreur des calembours pour initiés dans la titraille. Dans l’article, dès qu’une phrase n’est pas claire, je la fait réécrire ou je la réécris moi-même. Quand je présente un film d’Almodovar au Masque et la Plume, je me fais des fiches, et je rappelle moi-même ce qu’il a fait avant, son âge, sa nationalité… Je ne prends jamais pour acquis que tout le monde le sais. Le but étant d’amener le plus grand nombre à aimer les plus belles choses. Amener le grand public à aimer un best-seller, ce n’est pas difficile, en revanche,  que le grand public puisse connaître un jour le plaisir que l’on a en voyant un film d’art et d’essai, ça c’est plus difficile et c’est un rêve. Et pour ça, il n’y a qu’une seule méthode : la pédagogie. Il faut donc être clair et intelligible mais surtout ne jamais prendre le lecteur pour un con.

Mais tous les journalistes culturels n’ont pas cette démarche.

C’est vrai. Et on me fait aussi le reproche inverse. On dit que je mets trop les points sur les i. Les gens du monde culturel adorent laisser à croire qu’on sait tout. Non, je pense que l’on peut très bien ignorer des pans entiers de la culture. Donc chaque petit papier du Nouvel Obs, doit être intelligible, sinon c’est de l’onanisme. Je reçois des centaines de mails pour me dire que certains auditeurs du Masque et la Plume n’ont pas apprécié tel ou tel film. C’est formidable. Mais quand on me dit qu’on n’a rien compris à ce que l’on disait sur tel ou tel film, je considère ça comme un échec. Recevoir les idées de journalistes culturels comme l’expression d’un sabir ou d’une intelligence auquel tout le monde n’aurait pas accès, ça m’est insupportable.

L’apparition de sites internet de critiques ne met-elle pas en danger votre métier ?

Tout le monde est critique, c’est très très sain. Le nombre de sites où s’expriment des critiques non professionnelles plaident pour la bonne santé de la culture. C’est formidable. Ce qui met en danger notre métier, c’est la santé de la presse écrite. Elle va de plus en plus mal économiquement. Dans les situations de crise, les premières victimes sont les pages culturels des journaux. Si l’on supprime des pages, on supprime des postes et des compétences. Je vois bien l’évolution. Si l’on ne trouve pas la parade pour sauver la presse écrite, les services culturels des journaux seront les premières victimes. Le Nouvel Observateur et son service culturel de 25 journalistes est un îlot miraculeux. Dans les autres journaux, on travaille à l’économie. Donc on coupe les postes fixes, on multiplie les piges, et cela crée un danger à moyen terme. On laisse croire que tout le monde peut devenir critique, car les trous, les trois pages par-ci par-là peuvent être bouchés par n’importe qui. On retire peu à peu au journaliste culturel sa spécificité et son statut. Pourquoi ? Parce qu’un journal, selon les dirigeants, ne peut pas vivre sans journaliste « société », mais peut sans journaliste culturel. Je connais deux journaux, où l’on a supprimé des postes et on a fini par confier la rubrique « livres » à la femme du patron, la rubrique « cinéma » à la cousine du directeur général… Là, il y a un vrai danger, qui est la conséquence directe de la chute des recettes publicitaires qui font vivre les journaux.

Propos recueillis par Maxime Mamet

Le site du Nouvel Observateur
Le site de l’émission du Masque et la Plume

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Nous partagerons les premiers résultats de cette consultation lors de la seizième édition des Assises du journalisme à Tours le 30 mars 2023.

Nous lancerons ensuite la démarche au niveau européen en proposant aux journalistes des 26 autres pays de l’UE de s’associer à l’initiative avec l’ambition de présenter le Panthéon des Journalistes Européen lors de la deuxième édition des Assises de Bruxelles à l’automne 2024.

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