Carnets intimes ou le reportage « de l’autre côté du décor »

Christophe AyadGrands reporters, carnets intimes (Ed. Elocoquent) est un recueil d’une vingtaine de nouvelles originales qui naviguent entre récit et reportage, journalisme et littérature. Puisant au fond de leur mémoire et de leur expérience de très grands noms de la presse française ont accepté de choisir un épisode tiré d’un reportage et de le raconter autrement. Laissant de côté l’écriture "froide" du journalisme, Christophe Ayad s’est plié au jeu en livrant "La place du mort", un texte sensible et personnel qui porte un nouveau regard sur la société palestinienne et le métier de reporter de guerre.

Dans le texte que vous avez écrit pour Grands reporters, carnets intimes, le sujet et le ton sont très différents de ceux habituellement employé dans vos reportages…

Christophe Ayad : Ce texte est le résultat d’une commande, on m’a demandé de raconter un épisode tiré d’un reportage, mais d’un point de vue personnel, de l’autre côté du décor. En tant que journaliste je suis assez réticent face à ce type d’écriture : en presse on n’est pas là pour parler de soi mais plutôt pour se faire oublier. Enfin moi, j’écris pour les autres… L’épisode que j’ai choisi, je l’ai élucidé depuis longtemps et il m’a appris quelque chose de très personnel et de très précis. Ce n’est pas le cas de tous les conflits. Cela paraîtra sans doute très indécent à certains collègues qui sont beaucoup plus sur la retenue mais c’était la règle pour Carnets intimes et j’ai accepté de m’y essayer, juste une fois. Néanmoins, pour que le texte garde un intérêt, j’ai voulu aussi raconter la société palestinienne en guerre. C’est une société qui continue à marcher, mal, douloureusement, malgré la guerre. Car il y a des moments de trêves, d’attente, durant lesquels on en apprend beaucoup car les gens se livrent. Les opérations militaires ne sont pas la seule chose intéressante. Les habitudes de vie aussi le sont.

Certains passages de votre texte sont extrêmement personnels, presque de l’ordre de l’intime… Etait-ce un besoin ?

Avec ce texte, j’ai pu raconter des choses que je n’avais jamais écrites auparavant. Cela m’a permis de parler d’un mort essentiel qui est un absent, un mort que je n’ai pas connu, sur qui j’ai fini par mettre un visage et un nom des années plus tard. Mais peu importe d’une certaine manière, car il était plus présent étant absent. La preuve, j’ai de nouveau oublié son nom… ce qui me reste c’est son bureau, sa chaise et la place vide. Ce texte-là, je l’ai écrit pour moi. Contrairement au travail du journaliste, je pense que l’écriture d’ordre littéraire peut et doit même être tournée vers l’intérieur, pour finir par trouver le diapason le plus juste, sa voix à soi. Dans Carnets intimes, ce qui est intéressant c’est ce que chaque texte dit de chacun. A mon avis, pour comprendre mon texte il manque encore beaucoup d’éléments, des éléments de vie personnelle antérieurs dans lesquels je n’ai pas voulu rentrer… Quand je m’intéresse au monde arabe comme journaliste, ce n’est pas uniquement lié au métier que je fais. C’est peut-être évoqué mais de façon assez laconique…

Pensez-vous qu’une plume plus personnelle, plus "intime" puisse apporter un autre regard sur les faits, un regard plus sensible qui pourrait intéresser le lecteur ?

Je ne pense pas qu’il faille entrer dans un concours de déshabillage. Je suis pour qu’il y ait plus de transparence, que les gens sachent qu’on travaille avec des fixeurs par exemple. Mais rentrer dans l’intime, c’est autre chose. En revanche, je pense qu’on ne se tient pas assez près des sujets. On ne fait pas assez parler les gens, pas assez longtemps, pour qu’ils livrent réellement quelque chose d’eux-mêmes et non pas une sorte de parole lyophilisée destinée aux journalistes de passage. Parfois je m’aperçois à regret que la personne que j’interroge m’a livré la parole que j’attendais de lui. Si j’y avais passé 2-3 heures voire 2-3 jours, ce que je n’ai pas les moyens de faire, autre chose serait sans doute sorti.

La rédaction de cette nouvelle vous a-t-elle donné envie de poursuivre dans cette voie en adoptant parfois une écriture qui ne soit pas journalistique ?

J’avais déjà cette envie. L’écriture de ce texte m’a permis de voir comment je pouvais créer quelque chose de plus fouillé à partir d’un événement qu’on pourrait résumer en quelques minutes. C’est possible en effet, mais c’est beaucoup de travail ! C’est vrai que j’ai envie de passer à d’autres modes d’écriture, mais sans pour autant abandonner une écriture froidement objective, extérieure aux choses et aux gens, qui rend compte des faits de manière journalistique. J’aimerais bien arriver à parler de moi sans dire « je », prendre un bout de ma vie comme sujet d’enquête… Mais ce n’est pas l’aspect fictionnel qui m’intéresse, c’est plutôt l’écriture sur du réel qui ne soit pas une écriture journalistique avec les tics que cela peut avoir. Il y a des auteurs qui font cela très bien, comme Lieve Jorris par exemple. J’en apprends plus sur le Congo en lisant ses livres que dans une centaine d’articles réunis. Car ses voyages sont de vraies recherches. Quand on trouve le bon fil d’une histoire, elle peut apporter une vérité plus juste ou plus proche du réel.

Propos recueillis par Daphné Kauffmann

"Grands reporters, carnets intimes" (Ed. Elocoquent), livre collectif avec les textes de Jean-Pierre Perrin, Bruno Philip, Alain Louyot, Christian Hoche, Olivier Weber, Karen Lajon, Christophe Ayad, Vincent Hugeux, Jane Evelyn Atwood, Patrick Robert, Philippe Rochot, Yann Gicquel, Alain Buu, Jean-Claude Guillebaud, Caroline Mangez, Lizzie Sadin, Alain Mingam, Adrien Jaulmes, Bernard Ullmann, Henri Bureau. Préface de Jean-Claude Guillebaud, postface de Jean-Paul Mari. Illustrations originales de Françoise Chaussin, Jean-José Hodara et Claude Thomasset.