Bertrand Pecquerie sur le Etats généraux de la Presse : « Gare au baiser qui tue ! »


Bertrand PecquerieDans un article publié dans le Monde du mardi 7 octobre, Bertrand
Pecquerie  exprime ses craintes face aux Etats généraux de la presse
officiellement lancés la semaine dernière. Précisant qu’il intervient
là à titre personnel, le Directeur du World Editors Forum s’interroge
sur le bien fondé d’une analyse qui ommet une comparaison avec la
presse européenne. Il explique pourquoi, selon lui, les pistes de
travail annoncées par le chef de l’Etat reposent sur de mauvais
diagnostics…

Le Grenelle de l’Environnement est mort, vive les Etats Généraux de la Presse… Une préoccupation chasse l’autre, mais pourquoi bouder son plaisir ? A priori l’intention est louable : sauver le pluralisme de la presse et éviter qu’elle ne soit "en permanence au bord du précipice économique". Cerise sur le gâteau, le président de la République n’a pas manqué de préciser que ces réunions ont lieu "à la demande de directeurs de journaux". Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ce pas de deux entre le premier et le quatrième pouvoir n’était faussé dès l’origine :
–    l’Etat est d’abord juge et partie puisqu’il distribue plus de 280 millions d’euros d’aides directes et indirectes à la presse, exerçant pour certains titres un véritable droit de vie ou de mort,
–    ensuite, le gouvernement a récemment pris l’habitude de se transformer en donneur de leçons. Ainsi quand le Premier Ministre déclare à propos d’articles qui lui déplaisent qu’"il y a un problème de fonctionnement du système médiatique", est-il dans son rôle ?
–    enfin n’oublions pas la crise de crédibilité qui est au cœur du désamour des Français pour leur presse. Ils jugent  – à tort ou à raison – que la proximité est trop forte entre gens de plume et gens de pouvoir et même la presse d’opposition est atteinte par ce syndrome "anti-pouvoirs".

Dès lors, les Etats Généraux de la Presse vont mettre en scène un Etat-Zorro sauveur de la presse française, mais l’effet à long terme se révèlera ravageur dans l’opinion: au mieux une méfiance accrue, au pire un sentiment de manipulation au terme du meccano industriel qui se prépare.

Nul doute qu’on n’entendra jamais autant parler de pluralisme, de liberté et de démocratie que durant ces Etats Généraux : les grands principes vont dégouliner. Mais il faudra dépasser ces envolées lyriques pour comprendre les quatre erreurs originelles de cette grande messe. Car il y a erreur à la fois sur la méthode, le diagnostic, les objectifs et les moyens :

1) Erreur sur la méthode. Si l’on en reste aux fondamentaux – le quatrième pouvoir existe pour contrôler les trois premiers -, l’idée même d’un Etat qui remodèle l’industrie de la presse est aberrante. La recomposition autoritaire et brutale du secteur audiovisuel en janvier 2008 n’est d’ailleurs pas de bon augure pour ceux qui croient, à peine neuf mois après, à une intervention innocente et vertueuse dans le secteur de la presse…

La bonne méthode aurait voulu que les journaux s’organisent, définissent des perspectives et suggèrent des moyens avant de se tourner vers les pouvoirs exécutif et législatif.

2) Erreur sur le diagnostic. C’est entendu, la presse française souffrirait d’une crise de la demande : la faute aux lecteurs et aux acheteurs qui, d’année en année, déserteraient les kiosques. Mais ce qu’on oublie de dire, c’est que ce déclin n’est ni plus ni moins fort qu’en Europe et qu’il est plus une conséquence qu’une cause.

Le vrai problème est une crise de l’offre. Si le public n’achète plus de journaux, c’est qu’on ne leur propose pas assez de titres, pas assez de diversité ! Il y a 350 quotidiens en Allemagne contre 80 en France, comme en Suède, pays sept fois moins peuplé. Depuis cinq ans, plus de dix journaux nouveaux ont été créés chez nos voisins contre zéro en France. L’autre élément déterminant de la crise est la baisse continue de l’offre éditoriale : le contenu de certains quotidiens nationaux a diminué de plus de 20% quand leur prix augmentait de 30%. Ce qui signifie un rapport qualité – prix presque divisé par deux ! Et l’on s’étonne ensuite que le lecteur n’apprécie pas…

Le bon diagnostic serait de s’interroger sur l’incroyable malthusianisme de la presse française. Pourquoi dans presque tous les pays européens est-il possible de trouver un journal à 50 centimes d’euros, et pas en France ? Pourquoi certains quotidiens français qu’on paye au prix fort ont-ils tout juste le contenu d’un quotidien gratuit londonien ?

3) Erreur sur les objectifs. Pas un rapport, pas un discours ministériel qui n’évoque la création de champions nationaux multimédia. Il n’y a aucun doute que la sous-capitalisation des journaux français les a mis dans l’incapacité d’investir et de s’adapter aux nouvelles formes de lecture de la presse sur internet ou les plateformes mobiles. A titre d’exemple, le seul site du Guardian en Angleterre a plus de visiteurs uniques  – 23 millions par mois – que l’ensemble des dix quotidiens nationaux français. Si bien que chaque jour le journalisme français perd des parts de marché sur internet.

Or que dit le gouvernement aujourd’hui à propos des groupes multimédia de demain ? On prend les mêmes, on ajoute Orange et le groupe Bolloré… et on recommence. Or ce sont les mêmes groupes qui, depuis des décennies, détiennent les clés de la presse française. Par quel miracle feraient-ils mieux qu’hier et pourquoi ceux qui n’investissaient pas dans la presse écrite seraient-ils pris d’un soudain remords ? Attention à ce qu’on ne nous refasse pas, vingt ans après, le coup des "noyaux durs" et des champions nationaux décidés en cabinet restreint.

On parle de desserrer les contraintes législatives pour que le même groupe puisse posséder à la fois télévisions, radios, plateformes numériques et journaux. Fort bien, mais cela ne changera rien tant que, chez nous, détenir un média signifiera gagner en influence et non gagner de l’argent. Pour les groupes Bouygues, Lagardère, Dassault, les médias ne sont que la seconde roue du carrosse, alors qu’Axel Springer, Bertelsmann, Trinity Mirror, Prisa, RCS, Bonnier, Stampen, Ringier ou Edipresse sont des groupes 100% média (ou quasiment). Eux ont un intérêt vital à développer leur portefeuille de titres. Une dose de "capitalisme européen de la presse" ferait du bien à notre modèle national à bout de souffle.

S’il ne devait y avoir qu’un objectif pour les Etats Généraux de la Presse, ce serait d’ouvrir la France aux groupes européens qui savent à la fois créer des quotidiens à grand tirage, développer le pluralisme et être profitable. Bref, on se trompe d’objectif : les  champions européens, oui, les champions nationaux, non !

4) Erreur sur les moyens. La presse aborde ces Etats Généraux en termes de demandeur et certains – pas tous heureusement – se tournent vers l’Etat pour qu’il augmente son aide au-delà de 280 millions d’euros. Le pluralisme a certes un prix, mais comment ne pas constater que, depuis dix ans, les subventions n’ont cessé d’augmenter sans que la crise des journaux ne ralentisse. Le simple bon sens montre qu’on est dans une logique folle et que l’Etat met de l’argent dans un puits sans fond.

Le paradoxe est que c’est l’Etat qui maintient en état de survie artificielle des titres : aujourd’hui L’Humanité, demain à qui le tour ? Tous les états européens aident leur presse par des moyens divers, mais la situation de dépendance qui s’installe d’année en année en France est malsaine. Une presse subventionnée deviendra, qu’on le veuille ou non, une "opposition à Sa Majesté", donc une presse sachant jusqu’où ne pas aller pour éviter de froisser son bienfaiteur…

Alors que les vrais enjeux sont ailleurs. Au lieu de se focaliser sur les journaux existants, l’Etat ne devrait-il favoriser l’émergence du pluralisme sur internet et les nouvelles plateformes numériques ? C’est là que se jouera la démocratie du XXIème siècle, pas dans l’existence d’un journal papier de plus ou de moins. En termes plus crus, faut-il continuer à payer pour la parution de Libération ou favoriser le développement de Rue89.com qui "génétiquement" incarne le même type de journalisme (les créateurs du site étant des anciens du quotidien) ?
 
Certains croient dans le bien-fondé de ces Etats Généraux de la Presse et j’aimerais en faire partie. Mais prenons garde à ce que cette mise en scène ne s’apparente au baiser qui tue. Sous couvert de renforcer le pluralisme, il est aussi malheureusement possible de renforcer ceux qui l’étouffent.

Bertrand Pecquerie*


* Bertrand Pecquerie est directeur du World Editors Forum, mais il intervient ici à titre personnel.


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