A quoi sert… par Robert Ménard

A QUOI SERT UN JOURNALISTE ?

par Robert Ménard, Secrétaire général de Reporters Sans Frontières

Robert MénardJ’avoue ne m’être jamais posé la question. La réponse est évidente : à informer. Mais, comme disait le camarade Marx, l’idéologie dominante, autant dire les idées toutes faites, consiste à ne pas interroger ce qui relève justement de l’évidence.

Aussi, à y réfléchir un peu plus sérieusement, je répondrai qu’un journaliste, pour être utile, ne doit servir aucune cause et n’être au service de personne. Une sorte de définition en négatif tant il est difficile, comme pour la liberté de la presse d’ailleurs, d’éviter grands mots et effets de manche.

On peut aussi choisir le détour par l’anecdote. Simon Leys, le premier à avoir dénoncé la fascination que le Grand Timonier a longtemps exercée sur nos intellectuels et… nos journalistes, raconte une petite histoire. Commentant les dernières paroles des grands hommes, il écrit que, pris de court au moment de son exécution, Pancho Villa supplia des journalistes qui se trouvaient là : « Ne laissez pas les choses finir comme ça ! Dites que j’ai dit quelque chose ! » Mais ceux-ci, poursuit Simon Leys, « au lieu d’inventer comme c’est leur habitude, se contentèrent de rapporter cette panne d’inspiration dans toute sa nudité. » Et de conclure, ironique : « Fiez-vous aux journalistes ! »

L’ingratitude comme ligne de conduite, comme morale, comme viatique. Et beaucoup de désintéressement, a-t-on envie d’ajouter. La maman de Karl Marx, encore lui, regrettait : « Au lieu d’écrire le Capital, mon fils aurait mieux fait d’en accumuler. » Une manière de journaliste.