A quoi sert… par Jean Lebrun

A QUOI SERT UN JOURNALISTE ?

par Jean Lebrun, producteur de "Travaux publics" sur France Culture

Jean LebrunChaque journaliste est persuadé que les autres sont radicalement différents de lui. Pour ma part, je me suis même persuadé qu’ils naviguent à des années-lumière de mon vieux cargo du service public. Les entrepreneurs de presse les ont encapsulés dans des vastes media industrial centers : ils leur est demandé, comme aux traders, mais les primes en moins, de flairer les tendances dans le monde alors qu’ils ont le nez dans les écrans et jamais dehors. Parfois certains sortent mais c’est pour être disposés en pools, par exemple en Camargue entassés sur une remorque à fourrage face à un candidat à cheval en puis, une fois qu’ils ont contribué à le faire élire, derrière une barrière dans la cour de l’Elysée.

Il m’est arrivé, par hasard,  de me retrouver enfermé dans un dispositif de ce genre. C’était au moment de l’élection de Benoît XVI : dans les trattorias proches du Vatican où il fallait tuer le temps, les conversations oscillaient entre la description du dernier matériel électronique qu’on avait acquis et la comparaison des comprimés qu’on avait expérimentés sur tel front derrière tel état-major. Je n’entends rien à la technique et, de surcroît, je comprends mal les langues, j’observais cela avec la même stupéfaction qu’un couteau entouré de poulets de batterie. Ce qui m’intéressait, moi, c’était de savoir pourquoi, à deux pas, le génie du Bernin avait imaginé la colonnade de Saint-Pierre qui embrassait le monde de son temps mais aussi déjà celui du XXIe siècle. Mais comment dire à ceux qui croient informer la terre entière et qui vivent suspendus à l’instant, que leur emplacement était en somme fixé depuis le XVIIe… Autant leur parler latin, une langue que, cette fois, j’ai apprise mais qui ne sert plus à grand chose.

Lorsque je me rends au café El Sur où se tient mon émission de France-Culture, je passe devant la Sorbonne. Décidément, j’aime bien les places historiques. S’est joué ici un des derniers moments collectifs de la France : chacun pouvait y participer sans casting préalable. Aujourd’hui, l’enceinte de l’Université est gardée par des vigiles colossaux qui vérifient les cartes d’accès. Je n’entre donc plus dans la cour de la Sorbonne. Ce n’est qu’un exemple : notre société prétendue libre n’est plus faite que de maisons closes. Je ne peux plus entreprendre le moindre reportage sans demander le code à un service de communication. Et c’est la même chose au Louvre que chez Carrefour.

A mesure que le pouvoir, autrefois cantonné aux grands lieux de l’Etat, s’est dilué, n’est plus devenu identifiable, chaque responsable de rang intermédiaire s’est construit un palais au rabais où il se dissimule pour faire croire qu’il dispose d’une influence qu’il n’a pas. Et les médias ne sont pas en reste, qui ont contribué à détruire les pouvoirs sans réussir à construire un contre-pouvoir: leurs sièges sont parmi les plus impénétrables…

Ceux qui se croient les maîtres du monde sont en réalité suspendus dans le vide. Ils sont convaincus qu’il n’y avait rien avant eux, et que rien ne peut se faire sans eux. Ils ne voient pas que leur seule contribution au monde est souvent de le rendre encore plus inhumain. Face à eux, le journaliste, à mon sens, peut aider à garder vivantes des formes humaines.

Ce que dans mon émission de France-Culture, nous appelons des républiques de la parole. En 1968, la cour de la Sorbonne en fut une. En 2008, cela peut être Rue 89, quel beau nom ! Ou, plus modestement, à mon échelle, tel café de France, El Sur à Paris mais aussi bien chez Saïd à Metz ou l’atelier de Bob dans son village de Haute-Marne ou encore un chapiteau de gens du voyage dans une clairière de la Meuse.

Dans un monde inhumain, il faut garder des formes humaines. Dans une société clivée, des sociétés d’égaux. Dans une société d’ennui, un peu de jeu, d’humour. J’essaie de m’employer à cela depuis des années, quotidiennement. A quoi cela sert-il ? Quand on a raté sa vie, me disait l’autre jour un collaborateur, on n’a pas d’autre solution que de faire semblant d’aimer les autres. Il ne le disait pas à mon intention mais, je ne sais pourquoi, je l’ai pris pour moi. J’ai eu envie de lui répondre : on ne peut pas réussir sa vie dans un monde raté. L’eau qui tombe goutte à goutte sur la pierre sait qu’elle ne percera pas la pierre mais c’est plus fort qu’elle, elle continue de couler de sa source.

 

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Pour participer, rien de plus simple. Choisissez dans la liste sur la page suivante les 10 personnalités qui méritent à vos yeux de rentrer en priorité dans ce Panthéon laïc et numérique.

Objectif : Identifier celles et ceux qui nous rassemblent. Contribuer à les faire mieux connaitre, avec la conviction que dans cette période de doute sur sa légitimité, notre métier a plus que jamais besoin de se raccorder à son histoire.

Nous partagerons les premiers résultats de cette consultation lors de la seizième édition des Assises du journalisme à Tours le 30 mars 2023.

Nous lancerons ensuite la démarche au niveau européen en proposant aux journalistes des 26 autres pays de l’UE de s’associer à l’initiative avec l’ambition de présenter le Panthéon des Journalistes Européen lors de la deuxième édition des Assises de Bruxelles à l’automne 2024.

En fonction de la dynamique créée, un groupe de travail proposera les évènements, les colloques, les publications qui permettront de valoriser au mieux l’histoire et l’œuvre des journalistes Panthéonisés.

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