(S')informer dans 10 ans

Renouer la confiance - Delphine Ernotte

Publié le 16 mars 2017

Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, livre, pour les Assises, son regard sur l'avenir du métier de journaliste.

 

Le secteur de l’information traverse une vraie zone de turbulences. La révolution technologique transforme ses usages et ses pratiques, son économie est en pleine mutation, sa légitimité est régulièrement contestée par les citoyens. L’« ubérisation » du journalisme a commencé depuis longtemps et n’est pas prête de s’achever. Cette crise ne remet pourtant pas en cause la nécessité de l’information. Au contraire, dans un monde soumis à un flot continu de sollicitations de l’attention et à une complexité grandissante, et où l’émotion l’emporte trop souvent sur les faits, le besoin d’une information certifiée, transparente, approfondie est plus que jamais vitale aux démocraties.

Ce n’est donc pas à une remise en cause de ses fondements que le journalisme doit répondre, mais une réinvention qu’il doit engager.

Le monde dans lequel nous allons devoir informer est traversé par des frontières floues. L’opposition entre « informer et s’informer » n’a désormais plus cours. Le journaliste ne peut plus se définir par opposition à ses lecteurs, voire en surplomb, car la rupture entre le sachant et l’ignorant, entre l’informeur et l’informé est dépassée. Tout le monde est devenu un média ! La séparation entre supports et médias se trouve elle aussi obsolète. Les contours de la presse écrite, la télévision et la radio se sont obscurcis au bénéfice d’un média convergent : Internet. Le mobile est désormais l’écran principal et le premier support de tout type d’information. Ce mouvement renforce la concurrence entre médias qui hier s’ignoraient : un quotidien, un hebdo, une radio, une télé ou un pure player du web ont des offres d’information désormais similaires. Le circuit de l’information s’est transformé : désormais l’alerte mobile informe, les réseaux sociaux détaillent et la vidéo en ligne explique. Si la concurrence paraît ainsi ravivée, elle est surtout désormais devenue mondiale. Les concurrents, ce ne sont plus les autres chaînes de télévisions, radios ou journaux, mais avant tout les GAFA qui occupent désormais une place de quasi monopole, voire de filtre, pour toute une partie de l’information, en trustant les recettes publicitaires. 

Cette rupture économique et technologique ne doit pas pour autant masquer le profond défi sociétal que nous avons à affronter. La crise de défiance à l’égard des médias est majeure et fait naître une crise du sens de ce métier. La relativiser ou l’attribuer uniquement aux responsables politiques qui surfent sur cette vague, c’est se nourrir d’illusions. Le malaise vient de loin. Le retrait des jeunes, qui désertent les médias traditionnels, en est la première illustration. Une information réservée aux plus âgés est une information en voie de disparition. La crise de l’information est aussi devenue un élément de la crise politique, voire même une de ses sources. Des informations erronées – les fameuses « fake news » – véhiculées par les réseaux sociaux sont désormais en situation de faire basculer une élection. Au même moment, des responsables politiques théorisent les « faits alternatifs » ou se sentent habilités à remettre en cause les vérités factuelles. L’élection américaine est venue nous livrer une expérimentation grandeur nature des conséquences pour la démocratie de ce nouveau rapport à l’information. L’Europe est menacée.

« La confiance se gagne en gouttes et se perd en litres », disait Sartre. Il nous faut prendre acte des critiques et être en mesure d’y répondre. Et cela ne peut passer que par une profonde réinvention qui s’inscrit pleinement dans le nouvel environnement technologique et économique. Ce n’est pas la réalité qui doit être obscurcie, la vérité qui doit être relativisée, mais au contraire les fondements même du journalisme qui doivent être réaffirmés. La recherche de l’information ignorée ou dissimulée, la détection des signaux faibles ou des mouvements d’opinion, tout comme la vérification, la hiérarchisation et l’explication demeurent ses invariants. À l’heure du « tout info », de la multiplication des sources, il y a besoin d’un journalisme qui aide à penser, qui apporte un service aux citoyens et qui parvient à nous extraire du bruit d’Internet et à mieux cerner la complexité du monde.

Le journalisme doit renouveler l’exigence. L’information dans 10 ans sera une information vérifiée, certifiée et triée avant tout par des rédactions et non pas seulement par des algorithmes ou des machines. La généralisation actuelle des « fake news » doit nous inciter à affirmer que la vérité est un combat. Le service public de l’information doit jouer un rôle décisif dans cette bataille. Il doit servir de balise, de repère pour les citoyens. Il doit pour cela se « désinstitutionnaliser », ne pas chercher à satisfaire les pouvoirs économiques ou politiques, sortir de la trop fréquente connivence de rédactions déconnectées du reste de la société, mais au contraire être une garantie d’indépendance, une certification de l’exigence. C’est pourquoi, le journalisme d’investigation doit impérativement être préservé et encouragé. La meilleure garantie de l’indépendance, c’est la quête permanente de vérités et de vérifications. Dans l’univers de la rumeur et de la précipitation sur les réseaux sociaux, l’existence de médias de référence est devenue une garantie pour la démocratie. Cette quête d’indépendance et d’exigence doit se doubler d’un besoin de transparence. La fabrique de l’information ne peut plus être une boîte noire, pour le citoyen. Elle doit être racontée, montrée, car la transparence garantit la confiance.

Le journalisme doit susciter la conversation et guider le débat dans la cité. L’information ne peut plus se limiter à livrer une information descendante aux citoyens. C’est à une réinvention du contrat de lecture que les nouveaux usages nous appellent. Cela ne rend pas le rôle du journaliste obsolète et ne trace pas une ligne d’équivalence entre celui qui informe et celui qui s’informe, mais le statut du lecteur s’est transformé. L’attente du citoyen est devenue plus forte, c’est donc un journalisme de la connaissance, de l’approfondissement qui est désormais attendu. Le journaliste doit être en mesure d’apporter une connaissance fine des sujets, de valoriser son expertise et de donner des clés acquises par sa spécialisation. C’est le grand retour de la valorisation de la signature. Par ailleurs, il nous faut entrer encore davantage en conversation avec le citoyen. Celui-ci est désormais nourri quotidiennement d’une multitude d’informations et bénéficie lui-même d’une grande connaissance du monde actuel. Au même moment, le monde se trouve être de plus en plus complexe. Le rôle du journaliste est donc désormais d’accompagner, de donner des clés de lecture qui permettent au citoyen de comprendre le chemin de l’information et la démarche du journaliste. L’expérience proposée par l’information doit aussi être personnalisée, adaptée à chacun. Les nouveaux usages offrent de nombreuses possibilités pour y parvenir. Les messageries permettent une interaction immédiate entre le journaliste et le lecteur. Le recours à des techniques multiples alliant la maîtrise de l’écrit, au savoir de la vidéo, jusqu’au design web sont autant de ressources au service des journalistes qui doivent de plus en plus travailler avec d’autres métiers. L’intelligence artificielle peut être une véritable ressource pour ouvrir la voie à la personnalisation de l’information. Nous ne sommes qu’à l’aube de ces possibilités, la réalité augmentée ou la réalité virtuelle sont les prochains défis à relever à la fois comme outil pour mieux informer et renforcer la transparence, mais aussi comme risque amenant la nécessité d’une information de qualité pour mieux délimiter le réel de la fiction.

Le journalisme doit nourrir une espérance. L’information doit se tourner vers le monde qui vient et qui ne cessera d’évoluer. Le journalisme de solutions ou journalisme plus constructif ouvre peut-être une voie pour cela. Il ne s’agit pas là de renouer avec un journalisme professoral ou un journalisme d’opinion qui viendrait dicter à chacun un prêt-à-penser ou une voie à suivre. Mais l’information ne peut se limiter à la dénonciation ou à la contestation du monde tel qu’il est. Restituer la complexité du monde, c’est offrir aux citoyens la possibilité d’explorer le champ des possibles. Sans tomber dans le journal des bonnes nouvelles, ce journalisme prospectif doit se saisir de l’ampleur des transformations pour montrer ce qui peut advenir. Cet espace d’espérances, aujourd’hui totalement déserté par le journalisme français, peut être celui de la contradiction, de la pluralité des analyses ou de la diversité des expériences.

Notre responsabilité est immense. Le modèle démocratique sur lequel nous sommes fondés repose sur une information libre, indépendante et exigeante. Le bouleversement du journalisme a donc un impact immédiat sur notre manière de vivre en société. Réussir sa réinvention constitue dès lors une formidable opportunité d’aider notre pays à aller mieux. S’il veut retrouver la confiance de tous, le journalisme doit pouvoir se tourner aussi vers ceux qui inventent le monde de demain.