Notre République et sa presse graviront ensemble les sommets ou bien elles iront ensemble à leur perte. Une presse compétente, désintéressée, peut protéger cette morale collective de la vertu, sans laquelle un gouvernement populaire n’est qu’une escroquerie et une mascarade.
Joseph Pulitzer
12 décembre 2017

Rendez vous les 14, 15, 16 et 17 mars 2018 pour la onzième édition des Assises Internationales du Journalisme et de l'Information de Tours

Petite histoire ...

Petite histoire des journalistes français, par Patrick Eveno


Une profession qui n’en est pas une… mais qui le devient

Jusqu’à la fin du Second Empire, les journalistes ne sont pas des hommes faisant profession d’informer, mais des hommes politiques, des écrivains ou des artistes et des hommes d’affaires. Théophraste Renaudot, le père de la presse française, est tout dévoué à Richelieu et à Louis XIII, tandis que les premiers journaux sont écrits par des savants, des philosophes ou des poètes. Sous la Révolution française, les journalistes sont avant tout des hommes politiques : Mirabeau, Brissot, Marat, Hébert Camille Desmoulins ou Rivarol cherchent avant tout à convaincre de la justesse de leurs idées et à avoir une influence politique ; certains y perdent leur tête. Une fois passées la tourmente révolutionnaire et la dictature napoléonienne, la presse se développe lentement sous la monarchie constitutionnelle. Elle est avant tout politique et littéraire, même si commencent à paraître des journaux de connaissance, les magazines illustrés comme L’Illustration ou Le Magasin pittoresque, et des journaux spécialisés comme les journaux de mode ou destinés aux enfants. Mais la grande majorité des rédacteurs de la presse ne font pas de cette activité leur occupation principale. Pour la plupart, ils sont rangés dans la catégorie des hommes de lettres, mais certains sont des politiques et d’autres des affairistes qui souhaitent profiter de la vogue croissante pour la presse.

La naissance d’une profession

Affiche publicitaire pour le Toutefois, dans les années 1830-1840, et plus encore sous le Second Empire, la montée en puissance d’une presse à forts tirages et la multiplication des journaux obligent à accroître le nombre des journalistes, qui n’adoptent ce nom que dans les années 1870. A côté de patrons de presse emblématiques tels qu’Emile de Girardin, qui lui-même se revendique comme journaliste, Hippolyte de Villemessant, le fondateur du Figaro ou Moïse Millaud, le créateur du Petit Journal, les "petits" de la presse, faits-diversiers et petits reporters, deviennent de plus en plus nombreux, car il faut bien remplir les pages. Mais le chroniqueur politique ou littéraire, le critique théâtral et ceux qui rapportent les nouvelles de la Cour et du Boulevard tiennent le haut du pavé.

Avec la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, avec l’industrialisation qui favorise les grands tirages et la presse à bon marché, avec l’alphabétisation généralisée des Français qui incite à la lecture et avec le chemin de fer qui permet de porter le journal jusque dans les moindres bourgades, le nombre te le tirage des journaux se multiplient : en 1867, 70 quotidiens tirent ensemble moins d’un million d’exemplaires, en 1914, 300 quotidiens tirent à près de 10 millions d’exemplaires. De 2 000 journalistes au début des années 1880, on passe à 4 000 dans les années 1890 et 6 000 dans les années 1910, chiffre qui croît lentement jusqu’à la Libération (environ 7 500 journalistes).

Une profession peu structurée…


A la Belle Epoque, le reportage s’affirme et donne bientôt naissance au "grand reporter", tandis que la photographie commence à s’imposer dans les journaux au début du XXe siècle. La profession se diversifie et se massifie. Commencent alors à apparaître des problématiques propres au salariat, ce qui conduit les journalistes à rompre progressivement avec l’idéal de l’homme de lettres et des professions libérales.

L’organisation de la profession passe dans un premier temps par la création d’associations : la première est l’Association de la presse républicaine départementale (1879), suivie par l’Association des journalistes républicains français (1881), l’Association de la presse monarchique et catholique départementale (1882), l’Association professionnelle des journalistes parisiens (1884), puis par la création de nombreuses autres jusqu’en 1914, telles que celles des journalistes parlementaires ou des secrétaires de rédaction. A côté de la fonction de représentation des différentes catégories de journalistes, les associations fondent également des œuvres sociales, sous la forme de sociétés de secours mutuels qui versent de maigres pensions de retraites, s’occupent des veuves et des orphelins, négocient des places dans les hôpitaux ou des tarifs réduits auprès des compagnies de chemin de fer. Elles sont financées par les cotisations mais aussi par des emprunts à lots qui rapportent plusieurs millions de francs en 1887 et 1905.

… Qui se structure


La Grande Guerre marque une rupture dans l’histoire de la presse et du journalisme. D’une part parce que la presse et ses rédacteurs ont participé au "bourrage des crânes" et à la propagande de guerre, d’autre parce que les conséquences de la guerre entraîne une fragilité économique de la presse. C’est pourquoi le 9 janvier 1918 une quinzaine de journalistes se réunissent à Paris, dans le but de mieux structurer et défendre la profession. Deux mois plus tard, le 10 mars 1918, le Syndicat des journalistes est créé. Avec un sous-titre qui traduit ses ambitions : Association de défense et de discipline professionnelle. Il faut en effet créer un syndicat qui défendra des salariés en négociant les conditions de travail, les congés et les salaires, mais il faut également "discipliner" une profession discréditée par la guerre et la distribution de fonds secrets de diverses origines. C’est pourquoi une des premières actions du SNJ est de publier en juillet 1918 la "Charte des devoirs professionnels des journalistes français". Les journalistes ne seront bien défendus que s’ils sont irréprochables.

Emmené par Georges Bourdon, président du syndicat de 1922 à 1938, et devenu Syndicat national des journalistes (SNJ), le syndicat milite pendant près de vingt ans pour obtenir la reconnaissance législative d’un statut des journalistes. C’est chose faite avec le vote de la loi Gernut-Brachard en mars 1935, puis avec la création de la Carte de presse et de la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels (CCIJP), installée en mai 1936. La première convention collective, signée en 1937 entre les syndicats patronaux et le SNJ vient enfin couronner l’ensemble.

L’exclusion des "amateurs", qui font pression sur les salaires, ces contributeurs politiques, littéraires, scientifiques, etc., mais aussi localiers, clarifie l’exercice de la profession, alors même qu’elle s’ouvre à de nouveau métiers, notamment ceux de la radio et du photoreportage. La profession reste très majoritairement masculine, mais le nombre des femmes s’accroît lentement. Dans les années 1930, on estime qu’environ 7% des journalistes sont des femmes.

La rupture de la guerre et de la Collaboration

Durant la Seconde Guerre mondiale, presse, radio et agences sont des enjeux dans la guerre de propagande que se livrent les belligérants. Enrôlés dans la Corporation nationale de la presse française, parfois recrutés comme censeurs par le gouvernement de Vichy, nombre de journalistes sont contraints d’exécuter des basses besognes. Mais d’autres participent, à Londres ou dans la presse clandestine, au renouveau du journalisme et de l’information.

A la Libération, quelques ténors de la Collaboration (Jean Luchaire, Georges Suarez) sont fusillés et la Commission de la Carte est érigée en commission d’épuration ; elle traite 8 200 dossiers et prononce 687 suspensions, pour la plupart inférieures à deux ans. La réorganisation de l’ensemble du système médiatique, l’interdiction des journaux ayant paru sous l’Occupation, la nationalisation de la radio (puis de la télévision qui est née en son sein) et de l’Agence de presse, conduit à la création d’une nouvelle presse et à une relative moralisation des pratiques journalistiques.

L’évolution depuis 1945

Les cartes de presse distribuées par la CCIJP
Les cartes de presse distribuées par la CCIJP, de 1965 à 2007

Le premier changement notable est la massification de la profession : l’accroissement régulier de la pagination des journaux, la multiplication des titres de presse magazine et professionnelle et l’essor du secteur audiovisuel conduisent à un doublement des effectifs tous les vingt ans. La féminisation croissante de la profession accompagne ce phénomène. Enfin, la formation des journalistes s’améliore : à côte de l’ESJ, fondée en 1924, apparaît bientôt le CFJ (1945), puis les autres écoles reconnues par la profession (IPJ, CELSA, CUEJ, etc.).

La diversification de la profession et la multiplicité des fonctions et des supports, radio, télévision, Internet, magazines spécialisés, photo, édition, graphisme, etc., conduit à un émiettement des catégories de journalistes et des métiers, renforcé par une plus grande diversité syndicale.

Patrick Eveno



Bibliographie :

Thomas Ferenczi, L’invention du journalisme en France, naissance de la presse moderne à la fin du XIXe siècle, Plon, 1993
Marc Martin, Médias et journalistes de la République, Odile Jacob, 1997
Christian Delporte, Les journalistes en France, 1880-1950, naissance et construction d’une profession, Seuil, 1999
Marc Martin, Les grands reporters, les débuts du journalisme moderne, Audibert, 2005

Ouvrages de Patrick Eveno sur le sujet :
L’argent de la presse française, des années 1820 à nos jours, Editions du CTHS, 2003
Histoire du journal Le Monde, 1944-2004, Albin Michel, collection Histoire, 2004