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L’avion s’appelle Lynne. Il est encore plus vieux que la bonne vieille Jessica. La tête rentrée dans les épaules, j’essaie de me frayer un chemin jusqu’à ma place. La pire. 15F, dernier rang, l’oreille droite collée contre le réacteur brinquebalant. Sûr, à l’arrivée je suis sourd. Devant moi, deux jeunes parents et une petite fille de 10 mois, oreilles percées par des boucles en forme de coeur, comme tous les petites filles de la région. Elle a presque le même blouson rose que ma fille, et elle est tout aussi sage dans l’avion.
Au terminal Babylone, on remplit de nouveaux formulaires. Un jaune, un bleu. Sur une table en acier, presque comme à JFK. "N’oubliez pas de rendre le bleu en sortant, sinon vous ne pourrez pas revenir", explique le douanier, son tampon à la main. Un énorme "contractor" black américain saisit son sac sur la tapis en souriant et glisse "welcome back, brother", prenant sans doute mes cheveux courts et rares pour un signe de reconnaissance…
J’allume mon portable : 13 appels en absence de Muthanna. Je le rappelle. Il est inquiet. L’avion a plus de 3 heures de retard, il fait nuit noire, et il m’attend à 8 kilomètres de là. Je trouve un chauffeur pour le rejoindre. Pleins phares dans la nuit, le long du mur de l’aéroport. J’ouvre la fenêtre pour fumer. Un vent glacial réduit de moitié mon envie de cigarette.
Des warnings dans la nuit. Muthanna, emmitouflé dans une parka, attend debout à côté de la voiture, devant un mirador désaffecté : "T’en a mis du temps !". Le taxi repart à toute allure vers l’aéroport. Surtout ne pas s’éterniser avec cet étranger, et ces types bizarres qui lui font la bise en lui claquant dans le dos. Je retrouve mes amis policiers, visiblement ravis de reprendre du service.
Muthanna et moi devant, dans la Caprice, eux derrière, dans une Buick. Notre convoi roule vers Bagdad. Premier check-point : les commandos chiites du ministère de l’Intérieur. Phares éteints. Lumière intérieure allumée. Papiers : ils ont des cagoules pour se protéger du froid qui ne les rendent pas particulièrement chaleureux. Muthanna parle. Je ne dis rien. On repart. Il explique : "Tu sais, ils ne savent pas lire. C’est bien. Parce que sinon ils auraient vu que je suis sunnite. Et la nuit, c’est pas bien".
Plongée dans Bagdad. Toujours pas de lumière municipale. Toujours le ronronnement des générateurs. Des ombres aux coins des carrefours : des blindés irakiens ont remplacé les Humwees américains. Mais la nuit, tous les chars sont gris.
Bonne nuit, bonne journée,
Lucas
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