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Chroniques du grand bouleversement n°4

Publié le 6 février 2017

 

Depuis 10 ans ils ont été les acteurs des grands bouleversements qui ont révolutionné la production et la consommation de l'information. Les Assises ont demandé à tous les présidents et présidentes qui se sont succédés leurs témoignages. Chaque lundi nous publions leurs témoignages, retrouvez-les ici. Cette semaine, le regard de Géraldine Muhlmann.

 

G MUHLMANN

 

Les lanceurs d’alerte (whistleblowers en anglais) sont-ils une nouveauté ? Je ne crois pas. Mais ce qui est sûr, c’est que le climat a changé ces dernières décennies. Et comment !

 

En 1971, Daniel Ellsberg, analyste militaire ayant accès à des documents « secret défense » du Pentagone, fait fuiter les preuves que les Etats-Unis, contrairement à leurs dires, avaient tout fait pour provoquer la guerre au Vietnam. Le New York Times, puis le Washington Post, publient ces « Pentagon Papers », provoquant un des plus grands scandales de presse du XXe siècle. Les journaux ne cèdent pas aux intimidations du pouvoir. Seules des injonctions judiciaires suspendent la publication une quinzaine de jours, avant que la Cour suprême juge celles-ci contraires au Premier Amendement.

 

Les deux journaux sont innocentés. Et dans la foulée, Daniel Ellsberg aussi. Toute la chaîne, donc. Car tout se tient. Une solidarité de fait et, pour finir, une même « logique judiciaire » – en l’occurrence clémente.

 

On retrouve cette « chaîne » dans une autre histoire, des années 1990 celle-là, dont Michael Mann a tiré un film magnifique, The Insider (Révélations). Un journaliste de 60 Minutes reçoit des documents d’une succursale de Phillip Morris, qui révèlent les adjuvants toxiques ajoutés pour rendre la nicotine plus addictive – alors que tous les géants de l’industrie du tabac avaient juré devant le Congrès qu’ils n’en utilisaient pas. Le journaliste aide le chimiste, qui lui a tout donné, à se défendre en justice, c’est-à-dire à faire reconnaître ses raisons de parler en public comme supérieures aux exigences de son contrat de confidentialité. Lowell Bergman protège Jeffrey Wigand bec et ongles, même quand, dans sa propre rédaction, certains perdent leur détermination.

 

On n’en est plus là.

 

Il y a eu le cas du soldat Chelsea Manning. En 2013 elle a été condamnée à 35 ans de prison, dans des conditions notoirement épouvantables, pour avoir donné à Wikileaks des documents sur le comportement de l’armée américaine en Afghanistan et en Irak. Sa peine a été commuée par Obama juste avant son départ, et elle sera bientôt libre. Mais jusque-là, malgré ses soutiens, elle était tout de même très seule... Julian Assange, patron de Wikileaks, travaillait à empêcher son extradition aux Etats-Unis. Ce qui peut aussi se comprendre, reconnaissons que sa situation est pour le moins compliquée… Mais un constat s’impose : si aujourd’hui la mondialisation de l’info et des acteurs favorisent les leaks, la peur, elle, tend à casser la chaîne unissant les journalistes à leurs sources… Et les verdicts féroces, encore plus.

 

Mais il y a eu surtout, en septembre 2016, l’ignoble prise de position du Washington Post contre Edward Snowden. Le journal, dans un éditorial, condamnait sa fuite en Russie, alors que… c’était lui, Snowden, qui avait permis au Washington Post et au Gardian d’obtenir le prix Pulitzer en 2014 !

 

Snowden était à Hong-Kong lorsqu’il leur avait transmis les documents sur les activités de surveillance de la NSA. Puis, il a rejoint la Russie. Cela, bien sûr, fait réfléchir. Les whistleblowers sont pris aujourd’hui dans des réseaux mondiaux où leurs « protecteurs » ne sont pas toujours des oies blanches. Et l’Amérique (comme tout autre pays) le sait, et s’en souvient au moment du passage en justice… Ce qui incite aussi à fuir… Ce qui accable encore plus celui qui fuit… Bref, là aussi, c’est compliqué…

 

Mais enfin, dans toute cette « complication », un point demeure net : le Washington Post a croqué, et après, il a craché. Dégoûtant.

 

Géraldine Muhlmann

Journaliste et enseignante - Présidente de la sixième édition des Assises du Journalisme