Notre République et sa presse graviront ensemble les sommets ou bien elles iront ensemble à leur perte. Une presse compétente, désintéressée, peut protéger cette morale collective de la vertu, sans laquelle un gouvernement populaire n’est qu’une escroquerie et une mascarade.
Joseph Pulitzer
22 février 2017

10e édition des Assises du Journalisme et de l'information de Tours
les 15, 16 et 17 mars 2017

A la Une

Chroniques du grand bouleversement n°3

 

Depuis 10 ans ils ont été les acteurs des grands bouleversements qui ont révolutionné la production et la consommation de l'information. Les Assises ont demandé à tous les présidents et présidentes qui se sont succédés leurs témoignages. Chaque lundi nous publions leurs témoignages, retrouvez-les ici. Cette semaine, le regard de Pierre Haski.

 

Le combat inachevé de la confiance.

 

Pierre Haski

 Crédit photo Obsweb

 

Il y a dix ans, sortant d’une expérience éclairante de blogueur alors que j’étais le correspondant de Libé en Chine, il me semblait qu’un horizon infini s’ouvrait à nous, journalistes : la participation du lecteur à la « fabrique de l’info ». L’ouverture des fils de commentaires sous les articles, les mécanismes du « participatif » -mot-clé qui présida à la création de Rue89 en 2007-, la valorisation du travail des blogueurs, etc, … autant de signes d’un monde nouveau dans lequel le journaliste, en descendant de sa tour d’ivoire et en renouant le lien avec les lecteurs/citoyens, pouvait retrouver le chemin de la crédibilité, de la confiance évaporée.

 

Patatras. Une décennie plus tard, il faut bien déchanter. Les armées de trolls ont envahi le web, les champs de commentaires se sont transformés en champs de bataille idéologique où les idées les plus nauséabondes ont trouvé un terrain de conquête, le « mauvais » participatif a progressivement découragé le « bon », sur toile de fond de modèle économique sans cesse menacé, de course au click désespérée et donc de rendez-vous manqué avec la crédibilité. La place centrale prise par les réseaux sociaux dans l’accès à l’information a fini de brouiller les cartes dans un monde décrit, sans doute un peu hâtivement, comme celui de la « post-vérité ».

 

La bataille de la confiance n’est toujours pas gagnée pour une profession qui souffre au milieu d’une transition inachevée vers un monde encore indéfini. Il est heureux que d’autres aventures, d’autres expériences, s’engagent en tentant de tirer les leçons de cette décennie tumultueuse et non concluante, afin de réinventer les voies et moyens de sauver le journalisme et sa place essentielle dans une société démocratique.

 

Le magazine New Yorker vient d’exhumer une belle citation de la philosophe Hannah Arendt, tellement adaptée à notre époque et à nos enjeux :

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez des mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu’il vous plait ».

 

C’est à cela que, intuitivement, nous avions l’ambition de répondre en tâtonnant il y a dix ans, un combat qui reste à mener et à gagner.

 

Pierre Haski

Cofondateur du site Rue89 - Président de la Cinquième édition des Assises du Journalisme